AGAPES FRANCOPHONES 2025

Jacqueline BRETON 109 ses maigres économies dans l’achat de soldats de plomb, il est inattentif en classe, ne cessant de dessiner : « Pendant des années, j’ai dessiné des sportifs aux corps rigides, aux faciès inhumains ; j’ai décrit avec minutie leurs incessants combats, j’ai énuméré avec obstination leurs palmarès sans fin ». (TO 221). « Les souvenirs (…) sont comme ces dessins dissociés, disloqués dont les éléments épars ne parvenaient jamais à se relier les uns aux autres, et dont, à l’époque de W, entre disons ma onzième et ma quinzième année, je couvris des cahiers entiers : personnages que rien ne rattachait au sol qui était censé les supporter, (…) les jambes des athlètes étaient séparées des troncs, les bras séparés des torses ». (W, 97). Il fugue… : « Il est perdu » : tel sera le laconique mais limpide diagnostic de Françoise Dolto, qui conseillera aux Bienenfield de placer Georges en internat. Ce premier travail de psychothérapie va aboutir à la création d’une sorte de bande dessinée, que Georges Perec va complètement oublier jusqu’en 1967, date à laquelle il s’en souvient à Venise et qu’il va transposer en prose, pour le publier sous forme de feuilleton dans « La quinzaine Littéraire » de septembre 1969 à août 1970, avant de l’intégrer da ns son autobiographie en 1975. De quoi s’agit -il ? C’est au départ une utopie, la description d’une communauté idéale résidant sur l’île de W, dont les habitants sont unis par un idéal olympique et sportif aux valeurs nobles : « Fortius, altius, citius » qu’ils expérimentent dans des ép reuves sportives : pentathlon, décathlon, atlantides… Idéal sportif et sociétal qui va se dégrader, se pervertir, devenant progressivement une contre-utopie, un véritable cauchemar, une « brutopie » (si je peux me permettre ce néologisme) : les épreuves sont de plus en plus cruelles, les règles injustes, arbitraires sont détournées, les athlètes sont sélectionnés sur des critères morphologiques, les forts sont célébrés, les faibles punis, les femmes violées par les vainqueurs, les enfants séparés de leurs parents… Ce fantasme, que cet adolescent de treize ans hypersensible et intelligent a dessiné en psychothérapie, est une allégorie du nazisme, qui dénonce inconsciemment déjà l’horreur concentrationnaire vécue par sa mère, mais aussi tous les holocaustes, tous les totalitarismes, donnant ainsi à son autobiographie une dimension universelle. La clé nous en est donnée dans les dernières pages du livre : « Celui qui pénètrera dans la Forteresse y découvrira les vestiges souterrains d’un monde qu’il croyait avoir oublié : des tas de dents en

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