AGAPES FRANCOPHONES 2025
Majda MEFTAHI 119 Keywords: roots, female identity, colonialism, transgression, emancipation. Introduction Publié en 1984 aux Éditions de Minuit, L’Amant de Marguerite Duras met en scène la voix d’une narratrice qui revient, à distance, sur un épisode fondateur de son adolescence en Indochine : la relation transgressive qu’elle entretient, à quinze ans et demi, avec un riche Chinois rencontré lors de la traversée du Mékong. À la croisée du roman et de l’autobiographie, ce récit hybride dépasse la simple confession sentimentale pour interroger les conditions de construction de l’identité féminine dans un contexte marqué par la domination coloniale, la pauvreté familiale et les hiérarchies sociales et raciales. Le récit s’inscrit dans l’Indochine française des années 1930, espace profondément structuré par les inégalités entre colonisateurs et colonisés, riches et pauvres, hommes et femmes. La narratrice appartient à une famille française marginalisée par la misère économique, occupant une position paradoxale de « blanche pauvre » au sein de la société coloniale. Cette situation de fragilité sociale éclaire la portée symbolique de la relation avec l’amant chinois : loin de constituer une simple aventure intime, elle met en tension des mondes sociaux et culturels disjoints et révèle le poids des racines géographiques, familiales et culturelles dans la formation du sujet. Ces racines apparaissent ainsi à la fois comme des forces structurantes et comme des entraves à toute émancipation. La notion de racines constitue dès lors un point d’entrée théorique essentiel. Édouard Glissant, dans Poétique de la Relation (156), oppose l’« identité-racine », fondée sur la filiation, l’ancrage territorial et la fixation, à l’« identité-relation » (158), issue du contact, du déplacement et de l’erranc e 50 . Cette tension éclaire le parcours de la narratrice durassienne, partagée entre un héritage familial et colonial pesant et l’ouverture vers d’autres possibles identitaires. Dans une perspective comparable, Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980) 50 Édouard Glissant (1990, 156) définit l’identité -racine comme une forme d’identité fondée sur une origine mythifiée, une filiation exclusive et une légitimation territoriale, qui « ensouche la pensée de soi et du territoire » et autorise la projection vers d’autres espaces à conquérir. À l’inverse, l’identité - relation se construit dans l’expérience vécue et contradictoire des contacts culturels ; elle ne repose sur aucune légitimité originaire, mais privilégie la circulation, l’errance et l’ouverture à la t otalité du monde (158).
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