AGAPES FRANCOPHONES 2025
Majda MEFTAHI 121 N’étant pas neutres, ces espaces organisent la perception du monde et servent de supports symboliques à partir desquels l’expérience individuelle se déploie et se transform e 51 . Chez Duras, l’espace colonial devient certes le lieu d’une initiation féminine marquée par l’ambivalence : il inscrit la narratrice dans une mémoire coloniale tout en ouvrant la possibilité d’un devenir subjectif. La scène inaugurale de la traversée du Mékong cristallise cette tension fondatrice : « C’est le passage d’un bac sur le Mékong. L’image dure pendant toute la traversée du fleuve » (A, 13 ) 52 . Le fleuve, élément fluide et mouvant, fonctionne comme un seuil symboliqu e 53 . Comme l’a montré Gaston Bachelard dans L’Eau et les rêves (1942), l’eau est associée aux métamorphoses et à l’idée du devenir. Le Mékong n’est donc pas seulement un élément du paysage natal : il initie une transformation existentielle. Par sa puissance destructrice — capable « d’emporter des pierres, une cathédr ale, une ville » (A, 9) — , il figure la fragilité des enracinements coloniaux et familiaux. La traversée marque le passage de l’enfance, dominée par la misère familiale et l’autorité maternelle, vers une expérience féminine nouvelle, liée au désir et à la transgression. Le fleuve agit ainsi comme une racine paradoxale : il appartient à l’espace natal, mais il introduit simultanément l’arrachement. Cette ambivalence rejoint la pensée d’Édouard Glissant (1990), pour qui la racine ne doit pas être conçue comme fixe et exclusive, mais comme relationnelle et mouvante. Le Mékong symbolise une racine dynamique qui ancre la narratrice dans son pays d’origine tout en la projetant vers une identité féminine en devenir. Cette initiation se prolonge dans l’espace urbain de Saïgon. Ville fragmentée et hiérarchisée, Saïgon reflète la position marginale de la narratrice dans la société coloniale. L’opposition entre le car des indigènes et la limousine de l’amant — « Dorénavan t, j’aurai une 51 Cette approche de l’espace comme principe structurant de la mémoire et du parcours subjectif rejoint les analyses de Sylvie Loignon consacrées aux Lieux dans l’œuvre de Marguerite Duras , notamment dans ses interventions critiques diffusées sur France Culture . Voir Les lieux de Duras : paysages fantasmés, paysages habités : épisode 1/5 du podcast Avoir raison avec... Marguerite Duras | France Culture [consulté le 26/01/2026]. 52 Dorénavant désigné à l’aide du sigle A, suivi du numéro de la page. 53 Le Mékong dans le récit durassien dépasse sa fonction géographique et devient un symbole central annonciateur de l’identité et de la transition de la narratrice entre deux mondes : son pays d’origine en Indochine et son pays d’accueil en France.
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