AGAPES FRANCOPHONES 2025

Racines, espaces et émancipation de l’identité féminine dans L’Amant de Marguerite Duras 122 limousine pour aller au lycée » (A, 63) — matérialise une mobilité sociale illusoire. L’espace colonial apparaît ici comme un dispositif de domination où les corps féminins circulent sans jamais accéder à une véritable autonomie. Comme l’a montré Edward Said (1993), l’espace colonial est structuré par des hiérarchies raciales et économiques qui s’inscrivent jusque dans l’intime. La narratrice, « blanche pauvre », se trouve ainsi dans un entre-deux : ni pleinement intégrée à la classe dominante coloniale, ni assimilée au monde colonisé. Saïgon devient alors une racine urbaine ambivalente, qui inscrit la narratrice dans une mémoire sociale tout en révélant les limites de toute émancipation féminine au sein du système colonial. C’est toutefois dans la chambre de Cholen que s’opère la transgression la plus décisive. Cet espace clos et intime constitue un lieu d’expérimentation du désir féminin. « Je regardais ce qu’il faisait de moi […] » (A, 60). La chambre fonctionne comme une enclave à l’écart des normes sociales, un espace de suspension provisoire des hiérarchies. Michel Foucault (1976) rappelle que les espaces de la sexualité sont toujours traversés par des rapports de pouvoir. La relation avec l’amant chinois demeure marquée par une dépendance économique et symbolique, mais elle permet à la narratrice d’accéder à une conscience nouvelle de son corps et de son désir. La chambre devient ainsi une racine fondatrice de la féminité, non pas par la stabilité qu’elle offre, mais par l’expérience qu’elle rend possible. Ainsi, les espaces indochinois ne se valent pas symboliquement. Le Mékong représente le lieu du passage initiatique, Saïgon celui de la confrontation sociale et coloniale, tandis que la chambre de Cholen constitue un espace liminal de subjectivation féminine. Cette hiérarchisation permet de comprendre que l’identité de la narratrice ne se construit pas à partir d’un enracinement stable, mais à travers une série de déplacements et de transgressions. L’espace colonial, loin de garantir une appartenance, devient le lieu même où se négocie une identité féminine fragile, mais en constante transformation. 2. La famille comme racine ambivalente : genèse conflictuelle de l’identité féminine Dans L’Amant , la famille constitue une racine déterminante mais profondément instable dans la construction de l’identité féminine de la narratrice. Loin de représenter un espace sécurisant, elle apparaît comme une matrice conflictuelle où se mêlent attachement, violen ce et dépossession. L’approche psychocritique permet de montrer que la famille n’offre pas un ancrage identitaire stable, mais qu’elle fonctionne comme un lieu de tension permanente, contraignant la narratrice à élaborer des stratégies de survie psychique et symbolique. La figure maternelle occupe une place centrale dans ce dispositif. Elle incarne à la fois le principe de filiation et une force de

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