AGAPES FRANCOPHONES 2025

Majda MEFTAHI 123 désorganisation. La mère est présentée comme une femme brisée par l’échec colonial, la misère économique et la perte de repères sociaux. Cette fragilité se traduit par une oscillation constante entre protection et violence. Lorsque la narratrice affirme : « ma mère est clairement folle » (A, 20), elle nomme une rupture fondamentale dans le lien maternel, qui cesse d’être exclusivement nourricier pour devenir source d’angoisse. Cette ambivalence inscrit la relation mère -fille dans une dynamique que Julia Kristeva analyse comme une logique de l’abjection, où l’origine maternelle, loin d’être uniquement fondatrice, devient également une menace pour la constitution du sujet fémini n 54 . Le sujet se construit alors dans un rapport paradoxal de dépendance et de rejet, où la mère représente simultanément la condition de l’existence et ce dont il faut se séparer pour advenir comme sujet. La violence maternelle s’exerce principalement sur le corps et la sexualité de la fille. Les scènes de dénudation, d’insultes et de coups traduisent une tentative de contrôle du corps féminin, perçu comme menace et transgression. La mère projette sur sa fille ses propres peurs et ses échecs, notamment en l’a ccusant de déshonneur. Cette violence révèle un mécanisme de domination genrée au sein même de la cellule familiale : l’identité féminine est construite sous le signe de la culpabilité et de la honte. Toutefois, cette domination n’est pas totale. La narratrice développe très tôt une conscience critique de cette violence, ce qui marque une première forme de résistance identitaire. Cette violence maternelle ne peut être comprise indépendamment de sa dimension genrée et historique. La mère ne projette pas seulement ses angoisses économiques sur sa fille : elle lui transmet un modèle de féminité coloniale fondé sur la soumission, le sacrifice et la respectabilité contrainte. En tant que femme blanche pauvre, elle incarne une féminité disqualifiée aux yeux de l’ordre colonial, vouée à la dépendance et à l’échec social. La sexualité de la fille devient dès lors un enjeu central, perçue comme une menace susceptible d’aggraver la marginalisation familiale. En contrôlant et en punissant le corps de sa fille, la mère tente ainsi de maintenir un ordre genré et patriarcal intériorisé, dont elle a elle-même été la victime. Dans une perspective psychanalytique, Françoise Dolto (2002, 29) rappelle que la construction du désir féminin s’opère ordinairement à partir du corps maternel, affirmant que « c’est tout de même dans un corps de mère que la fille apprécie l’objet qui satisfait sa quête ». L’Ama nt donne cependant à voir un contre-modèle radical 54 Ici il faut penser la mère comme racine psychique ambivalente, à la fois origine et menace.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=