AGAPES FRANCOPHONES 2025
Racines, espaces et émancipation de l’identité féminine dans L’Amant de Marguerite Duras 124 de cette transmission : le corps maternel n’y est ni médiateur du désir ni espace de symbolisation, mais lieu de violence, de disqualification et de surveillance. Comme l’a montré Dolto dans L’Image inconsciente du corps (1984), la relation mère-fille engage une projection inconsciente du destin féminin maternel ; or, chez Duras, cette projection prend la forme d’un héritage contraignant que la narratrice refuse d’endosser. La transgression sexuelle constitue alors une rupture décisive avec ce modèle féminin imposé : elle permet l’émergence d’une identité féminine dissidente, élaborée hors de la filiation maternelle et en opposition aux normes coloniales et patriarcales qui la structurent. La fratrie accentue encore cette configuration conflictuelle. Le frère aîné incarne une figure de domination brutale, reproduisant au sein de la cellule familiale des logiques d’autorité masculine et de violence intériorisées. Sa présence installe un climat de peur et de soumission. À l’inverse, le frère cadet apparaît comme une figure fragile et vulnérable, avec laquelle la narratrice partage une relation de protection et de solidarité silencieuse. Cette opposition fraternelle place la narratrice dans une position intermédiaire, où elle expérimente précocement les rapports de force genrés et développe une conscience aiguë de l’injustice. La famille devient ainsi un microcosme de domination patriarcale, au sein duquel l’identité féminine se forge dans la con frontation à l’autorité masculine. Face à cette violence familiale, la narratrice développe des mécanismes de défense qui témoignent de sa capacité de résistance psychique. Le mensonge devient une stratégie centrale : « Je mens. Je jure sur ma vie que rien ne m’est arrivé » (A, 37). Ce clivage entre la vérité intime et le discours social lui permet de préserver un espace intérieur inviolable. Comme l’a montré Freud, le clivage du moi constitue un mécanisme de survie face à des expériences traumatiques ; chez Duras, il participe activement à la construction d’une subjectivité féminine capable de se soustraire, au moins partiellement, à la domination maternelle. C’est dans cette dynamique que l’écriture s’impose comme une modalité essentielle de réorganisation subjective. Lorsque la narratrice affirme : « Je vais écrire des livres » (A, 62), elle transforme la violence subie en projet créateur. L’écriture opère al ors une sublimation, convertissant la souffrance familiale en matière esthétique et narrative. La famille, qui ne pouvait offrir un ancrage affectif et symbolique viable, devient paradoxalement la matrice d’une identité littéraire. Dans la perspective de J ulia Kristeva, l’expérience de l’étrangeté est indissociable d’une perte des repères d’origine, d’un sentiment de non- appartenance et d’un enracinement impossible. L’étranger est celui qui « n’appartient à aucun lieu, aucun temps, aucun amour », évoluant dans un présent suspendu, marqué par la
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