AGAPES FRANCOPHONES 2025

Majda MEFTAHI 125 transition et l’absence de stabilité (Kristeva 1988, 17 -18). Cette condition d’errance intérieure trouve dans la littérature un espace symbolique privilégié, non comme lieu d’ancrage au sens territorial, mais comme espace de recomposition subjective, où le sujet peut habiter autrement son histoire et son manque. L’espace domestique reflète dès lors cette instabilité psychique et identitaire. La maison familiale, loin de constituer un refuge, fonctionne comme une extension de l’inconscient familial, marqué par la violence, la précarité et la perte. L’absence de tou te mémoire visuelle du lieu — « je n’ai pas de photographie de Vinhlong » (A, 57) — témoigne d’un refus d’inscription spatiale durable, comme si aucun enracinement ne pouvait s’y fixer. Dans cet espace, seuls les corps comptent, exposés à la domination et à la souffrance, tandis que le lieu lui-même demeure interchangeable et fragile. La maison apparaît ainsi comme une racine déficiente, incapable de soutenir une identité féminine stable et protectrice. Ainsi, la famille dans L’Amant ne fonde pas l’identité féminine par la continuité ou la stabilité, mais par la conflictualité et la rupture. Elle agit comme une racine ambivalente, à la fois constitutive et destructrice, que la narratrice doit dépasser pour accéder à une autonomie subj ective. Privée d’un enracinement familial et domestique viable, l’identité féminine se recompose ailleurs — dans le déplacement, la transgression et, surtout, dans l’écriture, qui devient un espace symbolique durable, capable d’accueillir le sujet et de tr ansformer l’héritage traumatique en puissance de création et de mise en sens de soi. 3. Transgression coloniale et réinvention de la subjectivité féminine Dans L’Amant , la construction de l’identité féminine ne peut être dissociée du cadre colonial dans lequel évolue la narratrice. L’Indochine des années 1930 constitue un espace profondément hiérarchisé, où les rapports de race, de classe et de genre déterminent les pos sibilités d’existence des individus, et plus particulièrement celles des femmes. La subjectivité féminine se construit ainsi dans un entrecroisement de dominations qui assignent les corps féminins à des rôles précis tout en ouvrant, paradoxalement, des espaces de transgression. La narratrice prend très tôt conscience de la visibilité spécifique de son corps féminin dans l’espace colonial : « On regarde les blanches aux colonies, et les petites filles blanches de douze ans aussi » (A, 13). Le regard colonial ne se contente pas de classer racialement : il sexualise. Le corps féminin blanc devient un objet de surveillance et de désir, révélant ce que Simone de Beauvoir analyse

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