AGAPES FRANCOPHONES 2025

Racines, espaces et émancipation de l’identité féminine dans L’Amant de Marguerite Duras 126 comme un processus d’objectivation par lequel « elle devient un objet, et elle se saisit comme objet ; il lui semble qu’elle se dédouble ; au lieu de coïncider exactement avec soi, voilà qu’elle se met à exister dehors » ( Le Deuxième Sexe 100). Cette exposition constante empêche toute innocence durable et précipite l’entrée de la narratrice dans une conscience précoce et douloureuse de sa condition féminine. Cette assignation genrée se complexifie par la situation sociale paradoxale de la narratrice, définie comme « blanche pauvre ». La blancheur constitue un capital symbolique dans l’ordre colonial, mais elle ne protège pas de la précarité matérielle. Cette position instable révèle la fragilité des hiérarchies coloniales lorsqu’elles se croisent avec le genre. Comme l’a montré Pier re Bourdieu, les capitaux symboliques interagissent toujours avec les structures économiques et sociales (Bourdieu 192 ) 55 . La narratrice bénéficie ainsi d’une reconnaissance raciale tout en demeurant exposée à une vulnérabilité féminine et économique, ce qui la place dans un entre-deux identitaire profondément instable. Cette position intermédiaire peut être éclairée par la réflexion de Gayatri Chakravorty Spivak sur la subalternité : « The subaltern cannot speak » 56 . La narratrice n’est ni totalement dominante ni pleinement dominée : elle est blanche, donc inscrite du côté du pouvoir colonial, mais économiquement subalterne et socialement vulnérable ; elle est femme, donc assignée à une position de silence, tout en transgressant les normes sexuelles qui lui sont imposées. Cette intersection de la race, du genre et de la classe produit une subjectivité instable, située dans les marges du discours colonial dominant. Le corps féminin devient alors un lieu de politisation involontaire : à travers lui se révèlent les contradictions du système colonial, incapable d’intégrer une féminité blanche qui ne soit ni respectable ni protégée. La narratrice ne parle pas encore en tant que sujet politique, mais son corps, exposé et désiré, rend visibles les failles du pouvoir colonial et patriarcal. 55 « Les styles de vie sont ainsi les produits systématiques des habitus qui, perçus dans leurs relations mutuelles selon les schèmes de l’habitus, deviennent des systèmes de signes socialement qualifiés (comme "distingués", "vulgaires", etc.). La dialectique des conditions et des habitus est au fondement de l’alchimie qui transforme la distribution du capital, bilan d’un rapport de forces, en système de différences perçues, de propriétés distinctives, c’est -à-dire distribution de capital symbolique, capital légitime, méconnu dans sa vérité objective. » 56 Spivak, G. C. (1988). Can the Subaltern Speak? — formulation citée dans Philopedia : Gayatri Chakravorty Spivak. Disponible en ligne sur : https://philopedia.org/thinkers/gayatri-chakravorty-spivak/ [Consulté le 28/01/2026].

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