AGAPES FRANCOPHONES 2025

Majda MEFTAHI 127 La relation avec l’amant chinois cristallise cette tension. Transgressive en apparence, elle défie l’interdit racial et l’ordre moral colonial. Toutefois, cette transgression demeure profondément asymétrique. « Il y a cette différence de race, il n’est pas blanc, il doit la surmonter » (A, 21). La relation amoureuse repose sur un échange inégal, où la richesse de l’amant compense son infériorité raciale supposée, tandis que la narratrice engage son corps comme seul capital disponible. Cette configuration révèle que la sexualité féminine constitue, en contexte colonial, un espace ambigu de pouvoir et de vulnérabilité. La narratrice y accède à une forme de liberté, mais au prix d’une exposition accrue à la domination symbolique. Dans cette perspective, la tran sgression n’abolit pas les hiérarchies : elle les déplace. La chambre de l’amant fonctionne comme un espace liminal où les normes sont provisoirement suspendues sans être annulées. Comme le souligne Turner, « Les attributs de la liminalité ou des personae liminales (“personnes du seuil”) sont nécessairement ambigus, puisque cet état et ces personnes échappent aux classifications qui situent normalement les états et les positions dans l’espace culturel. Les entités liminales ne sont ni ici ni là ; elles se situent entre les positions assignées par la loi, la coutume, la convention et le cérémonial » (Turner 95). Pour la narratrice, cette relation permet une prise de conscience de son désir et de son autonomie corporelle, tout en confirmant les limites imposées à l’émancipation féminine dans le cadre colonial. L’identité féminine se construit donc dans une tension constante entre affirmation de soi et reproduction des rapports de pouvoir. Cette tension se reflète également dans la représentation des autres figures féminines du récit, notamment les jeunes filles métisses de la pension. « Il y a beaucoup de métisses, la plupart ont été abandonnées par leur père » (A, 43). Ces figures incarnent une féminité doublement marginalisée, à la fois racialement et socialem ent. Leur abandon révèle l’incapacité du système colonial à assumer ses propres transgressions. Comme l’a montré Homi K. Bhabha, l’hybridité coloniale constitue un « troisième espace » où les identités se négocient sans jamais se stabiliser (38). Ces jeunes filles matérialisent un avenir possible pour la narratrice : celui d’une féminité sans reconnaissance ni protection. Face à cette impossibilité d’un enracinement social stable, l’écriture apparaît comme le seul espace de réappropriation durable. La narratrice ne se contente pas de vivre la transgression : elle la transforme en récit (26). Cette mise en texte constitue un geste politique autant qu’intime. Chez Duras, écrire revient à reconquérir une subjectivité féminine que ni la famille ni la société coloniale ne pouvaient garantir.

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