AGAPES FRANCOPHONES 2025
Déracinement et enracinement dans l’œuvre de Sylvie Germain 154 l’enfermer dans un lieu inaccessible, secret, enclavé au sein du Moi. Lorsque la personne cryptophore a un enfant, celui-ci peut être affecté par un « fantôme » défini par Nicolas Abraham comme la conséquence d’un secret inavouable d’un autre. Le fantôme a pparaît donc chez les descendants des porteurs d’un secret non -résolu. Quant au secret, il est « l’innommable », étroitement lié à l’idée de honte qui empêche le sujet d’exprimer le traumatisme en paroles. Le premier critique littéraire qui a appliqué la théorie de la crypte sur l’œuvre de Sylvie Germain a été Alain Goulet dans son livre Sylvie Germain : œuvre romanesque. Un monde des cryptes et des fantômes . Professeur émérite de littérature française à l’Université de Caen et ami de Sylvie Germain, il dirige la majorité des recueils dédiés à la romancière. Selon le critique, dans l’œuvre de Sylvie Germain tout est personnel, « tout y sourd des images qui s’ imposent à elle, de ses voix intérieures, de la "crypte" intime et des "fantômes" qui la hantent » (Goulet 11). Il mentionne que la réflexion germainienne est amorcée sous les auspices de la philosophie, dans ses livres l’écrivaine se penchant sur les différentes sources du mal qui cause des traumatismes insupportables chez ses personnages et les transforme en individus « cryptophores ». Parmi les figures des déracinés se distinguent les sans-racines, une catégorie de personnages qui, outre leur déracinement géographique à l’âge adulte, ne connaissent pas leurs origines. Deux personnages sont représentatifs pour cette catégorie de sans-racines : Laudes ( Chanson des mal-aimants ) et Magnus ( Magnus ), car aucun des deux ne connaît ses racines biologiques. Laudes, personnage principal de Chanson des mal-aimants est abandonnée à sa naissance et ne connaîtra jamais ses parents biologiques tandis que Magnus du roman éponyme perd sa mère et sa mémoire dans les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale. Le psychanalyste Jacques Levine émet le concept d’« Autrement que prévu » (Beaume 93) pour définir « le surgissement de l’altérité et de la réalité, qui déconcerte les attentes, les idéalisations, les illusions, les mécanismes de défense ». L’« autrement que prévu » provoque chez le sujet un choc qui peut concerner l’accueil fait à u n enfant, une filiation, un inceste, une maltraitance ou l’histoire ambiante. (Goulet 290). Les conséquences en sont une déstabilisation profonde, un mal- être, un bouleversement profond qui peut être le noyau d’une « crypte ». Dans Chanson des mal-aimants , l’« autrement que prévu » est symbolisé par l’abandon qui provoquera chez le personnage principal de graves carences d’amour. Dans son livre Soins maternels et santé mentale , le pédiatre et psychanalyste John Bowlby définit la carence des soins maternels par « une situation dans laquelle l’enfant ne jouit pas de ce lien affectif ». (Bowlby, 10). Il fait la différence entre deux types de carence maternelle : la première, partielle, moins
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=