AGAPES FRANCOPHONES 2025
Déracinement et enracinement dans l’œuvre de Sylvie Germain 160 cas de Laudes-Marie, personnage principal du roman Chanson des mal-aimants , le mouvement ascendant correspondant à la remontée des ténèbres est progressif et la dernière étape de l’anabase spirituelle de Laudes- Marie est représentée par l’isolement au sein de la nature. Ce choix de solitude caractérisera également l’excipit de Magnus et marquera la fin de la quête identitaire du personnage. Isabelle Dotan voit dans cette solitude consentie « [l’invitation] à une réflexion d’ordre philosophique qui sollicit e un certain ascétisme. » (Dotan, 265). Le trajet de Laudes suit le cycle du mythe orphique, puisque, après être descendue dans les ténèbres, elle remonte « vers de meilleures eaux. » (Alighieri 139). Elle se rend compte que c’est seulement au sein de la n ature qu’elle retrouvera la paix de l’âme, dans un décor presque idyllique qui rappelle l’Âge d’or où régnait « un printemps éternel. » (Ovide 45). Ce retour vers la montagne désigne également le thème initiatique du retour au stade embryonnaire – « regressus ad uterum » – qui, dans les rituels initiatiques des sociétés archaïques représente le retour à la mère, la Grande Mère chtonienne – Terra Mater (Eliade 80). Pour que le néophyte ait accès à un mode d’existence spirituel, il doit naître de nouvea u 75 et ce commencement absolu emprunte des images dérivées de l’embryologie – la naissance de l’homme – et de la cosmogonie – la naissance de l’univers. À la fin d’un parcours méandrique, Laudes décide de s’installer définitivement dans la montagne : « Je venais d’avoir cinquante ans, et je me suis dit qu’il serait peut -être temps de retourner vers la montagne. Quand je l’avais quittée, j’avais l’impression de m’éloigner d’un corps obscur et colossal qui m’avait tenu lieu de mère. » (CMA 242). Si la montagne est initialement perçue comme une mère, à la fin de la quête identitaire elle devient une sœur : « C’était davantage vers une sœur que je me tournais, une sœur multimillénaire au corps arborescent, ruisselant d’ombres, d’eaux glacées, de frissons de lumièr e, de vent et de silence. » (CMA 242). Laudes réussit à surmonter sa quête forcenée des origines et à accepter la solitude à laquelle elle a été prédestinée : « Et voilà, j’ai fini par vouloir, et même par conquérir, la solitude qui m’a été imposée dès ma naissance et qui si longtemps m’a tourmentée, meurtrie, chassée de lieu en lieu. » (CMA 262). L’anabase de Magnus qui marque l’excipit du roman éponyme est similaire à celle de Laudes-Marie. Après un parcours picaresque ponctué de deuils et surtout marqué par la quête identitaire, Magnus, à l’instar de Laudes, se retire dans la nature. Mais, avant l’isolement il y a, comme dans le cas de Laudes, une certaine progression de la 75 Dans le christianisme, ce rituel initiatique correspond au baptême : « Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. » (Jean, 3:3).
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=