AGAPES FRANCOPHONES 2025
Le mimosa entre mémoire et emprise dans Ta Promesse de Camille Laurens 170 Lancel, tout comme l’autrice Camille Laurens travaille beaucoup sur l’intertexte musica l 80 . Voici la description de la réaction de Gilles et de sa propre soumission à la colère injustifiée de son conjoint : « […] quand j’en ai parlé à Gilles, il s’est mis en colère, une de ses éruptions mystérieuses… C’était comme une provocation de ma part à ses yeux : de quoi aurait- il l’air auprès de ses amis, lui, le mélomane, le metteur en scène de Don Giovanni , l’amoureux de Tosca , si sa compagne se pâmait publiquement sur des bluettes ? J’ai d’abord tenu tête, arguant qu’il existait de très belles chansons, puis j’ai renoncé, comme je le faisais chaque fois : ma soumission le calmait, et moi elle ne me coûtait guère. » (TP 151). On retrouve l’homme tyrannique et dominateur d’une part, et la soumission imposée et acceptée par sa compagne d’autre part. Cependant, selon Korff- Sausse, le plus souvent, l’environnement n’est pas au courant (928). Dans le roman, le couple formé par Claire et Gilles offre une image idéale aux yeux des autres. Gilles est très apprécié et son profil social est soigneusement peaufiné. À ce propos, Claire se rappelle : « Il a charmé tout le monde, ma mère, mes neveux, ma sœur, tout le monde l’a adoré » (TP 154), ce qui rejoint sa propre vision de Gilles au début de leur relation : « […] sincèrement, depuis le premier jour je ne voyais pas comment cet homme, cette merveille d’homme, pourrait jamais me faire souffrir. » (TP 24) Le clivage fonctionne d’autant mieu x que la femme du pervers narcissique ne remet pas en question cette image. Elle y adhère même et l’entretient, reproduisant ainsi le clivage de son compagnon entre l’objet idéal et l’objet persécuteur. L’évocation du sens visuel, lié à la connaissance, est éloquente dans la phrase citée. En effet, les compagnes de pervers narcissiques doutent de leurs propres histoires et de leurs propres perceptions dès qu’elles commencent à en parler (Korff -Sausse 928) . Si l’une des tâches du psychanalyste est donc de rendre la parole effective, celle-ci revient ici à l’écriture du roman par la narratrice Claire, mise en scène par l’autrice Camille Laurens. Il convient d’insister à ce propos sur le dispositif narratif de Ta Promesse . Le roman prend la forme d’un montage de multiples voix qui rendent compte de divers points de vue portés sur Gilles. Ces perceptions subjectives convergent avec celle de Claire, incarcérée. Ainsi, son avocate interroge Claire. Lors des deux procès, plusieurs personnes répondent aux questions des juges, dont Carole, une amie de Claire ; Émilie Cointre, une sociologue experte en 80 À ce sujet, voir l’article de Jean -Bernard Vray, « Le roman connaît la chanson », in Matteo Majorano (dir.), Marges critiques. Le jeu des arts , Bari, Edizioni B. A. Graphis, 2005, pp. 148-166.
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