AGAPES FRANCOPHONES 2025
Jutta Emma FORTIN 173 adultes, ce qui expliquerait et excuserait leur froideur émotionnelle. Claire confie à Gilles que son père était quelqu’un de « très froid, pas très attachant » (TP 68), tandis qu’elle décrit son conjoint comme « une souche morte » (303), incapable de tout sentiment, en faisant référence au mimosa abattu. Tout comme elle s’efforçait de dérider et de rendre heureux son père durant son enfance et son adolescence, c’est également sa mission principale dans sa relation avec Gilles. Il est significatif à cet égard que Simone Korff-Sausse utilise la métaphore de la « mère morte », théorisée par André Green (2007, 247-83), pour parler du pervers narcissique : « Et elles de vouloir à tout prix vivifier cet homme qui évoque une mère dépressive, pétrifiée, persécutante. » (TP 939). Le chapitre intitulé « Portrait-robot », dans lequel Claire s’adresse directement à Gilles, révèle que ce dernier projette sur sa compagne sa haine envers sa mère : « Tu as réussi in extremis, sur le point d’être démasqué, à faire de moi ton Mr Hyde : c’est moi qui suis accusée d’avoir voulu te tuer. Pour le public, au tribunal, tu seras blanc comme l’oubli et moi noire comme ton âme. La jalousie, la violence, la manipulation seront sur mes épaules comme un vêtement à tes mesures. Tu jubileras de voir exposé à la vindicte mon corps vieilli, dévitalisé, maigre, où tu auras, en marionnettiste accompli, jouissance ultime, vissé la tête de ta mère. » (TP 321). Claire devient alors un être hybride, à la fois objet interchangeable et mère mortifère. On voit clairement les forces en jeu dans le roman, évoquées par Marc Joly : « Une écrivaine et un marionnettiste […] : rien de moins que des forces de vie et des forces de mort. » Selon la formule humoristique de Gérard Genette dans Palimpsestes (1982), un texte peut toujours en cacher un autre, mais le dissimule rarement complètement. Ici, significativement, le texte caché, Un père , se fait l’écho du persécuteur caché de la femme du pervers narcissique, son père. On lit dans la bouche de la chercheuse Émilie Cointre, à propos de ce roman fictionnel, Un père : « En apparence c’est un livre sur son père, et Gilles en est totalement absent, puisqu’il lui fallait tenir sa promesse. Mais en réalité, si vous lisez bien, dans le portrait de cet homme ténébreux abandonné par sa mère, Gilles est partout, et elle aussi, comme fille, comme amoureuse » (TP 221). L’inverse semble également vrai : le père est partout dans Ta Promesse , à tel point qu’on pourrait dire que, lorsqu’elle assène un coup violent à Gilles, Claire tue enfin le père et le chasse de l’amour.
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