AGAPES FRANCOPHONES 2025
Velimir MLADENOVIĆ 181 dimension ne constituant pas l’axe majeur de l’ouvrage, nous n’en proposerons pas l’analyse dans le cadre de la présente étude ) 91 d’Emmanuel Ruben mettent en récit les racines familiales et la transmission intergénérationnelle, notamment à travers des objets symboliques, des récits d’ancêtres et des figures légendaires. Notre hypothèse avancée est que, chez Ruben, la famille ne constitue pas un simple arrière- plan, mais une véritable matrice narrative où l’intime s’articule à l’Histoire. Dans ces deux romans proposés, la trame familiale se noue autour d’objets investis d’une forte charge symbolique. Dans Les Méditerranéennes , c’est le chandelier de Hanoukkah, transmis à travers les générations et ballotté de valise en valise depuis l’exil de Constantine, qui déclenche le voyage de Samuel vers l’Algérie et réactive tout un ensemble de récits familiaux et de légendes sur la Kahina. Dans le roman Sabre , c’est l’arme suspendue au mur de la maison des grands-parents, puis mystérieusement disparue, qui provoque l’enquête généalogique et oriente la remémoration des guerres et des morts enfouis dans la mémoire familiale. Ces reliques ne sont pas de simples accessoires, elles agissent comme de véritables catalyseurs narratifs, permettant au narrateur de relier des existences éparses et de réanimer des pans entiers du passé. Cette fonction des objets peut être éclairée par le concept de lieux de mémoire développé par Pierre Nora : le chandelier comme le sabre condensent en eux une histoire familiale et collective, cristallisant la mémoire dans une forme matérielle. Ils deviennent des « monuments » portatifs (Nora 1997) où se noue l’identité. Mais il s’agit d’une mémoire qui, bien souvent, n’a pas été vécue directement par le narrateur. Elle correspond à ce que Marianne Hirsch a nommé la postmémoire : une relation au passé qui se construit à travers récits, images et objets transmis par la génération précédente (Hirsch 1997, 22). Samuel dans Les Méditerranéennes et le narrateur de Sabre reconstruisent ainsi un héritage fragmentaire à partir de bribes et de reliques, investissant les objets d’une imagination compensatrice. De plus, selon Maurice Halbwachs (1925), la mémoire individuelle ne se constitue jamais en dehors des cadres collectifs (Halbwachs 38-40). Le chandelier et le sabre ne prennent sens que dans les récits familiaux qui les entourent, où l’intime se fond dans le groupe, et où la mémoire 91 Voir plus à ce sujet : Velimir Mladenović, « Le nucléaire comme allégorie du fascisme. Entretien avec Emmanuel Ruben », La Nouvelle Quinzaine Littéraire , n ᵒ 1263, le 13 janv. 2025.
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