AGAPES FRANCOPHONES 2025

Velimir MLADENOVIĆ 183 intergénérationnelle : le chandelier devient le réceptacle des récits, des légendes et des émotions qui fondent l’identité diasporique de la lignée. Le chandelier de Hanoukkah est présenté comme un précieux reliquat du pays natal. Mamie Baya transmet qu’il est peut-être « l’œuvre d’un orfèvre […] du Maghreb » (LM 8) ou qu’il venait d’Italie ou de Jérusalem, voire qu’il aurait appartenu à la reine berbère Kahina dont elle « aimait raconter les exploits » (LM 8). Cette incertitude mythique sur son origine souligne son statut de talisman culturel. Par son « poids de bronze » (LM 17), il devient son « saint Graal et sa lampe d’Aladin » (LM 17), lourd à transporter, Mamie Baya ne se sépare jamais de ce chandelier, l’emportant dans ses bagages jusqu’à son retour en France en 1962, vers « une patrie dont elle ignorait presque tout » (LM 17). Physiquement brisé (« la dernière branche… ballottée d’une valise à l’autre… s’était abîmée », LM 8), il symbolise la fragilité de la mémoire dispersée par l’exil. À chaque Hano ukkah, ses neuf flammèches vacillantes nimbent la table d’« une aura biblique de nuit étoilée » (LM 9), métaphore puissante de l’héritage spirituel transmis autour du feu sacré. Ce chandelier catalyse les souvenirs et les légendes familiales. Mamie Baya en raconte la légende fondatrice : au premier siège de Constantine (1836), une ancêtre juive, Sultana Mamane, aurait sauvé ce chandelier de l’envahisseur français. Dans la version qu’elle privilégie, juste avant d’enterrer ce « chandelier familial » (LM 13), la jeune Sultana voit le shamash (branche centrale) s’illuminer miraculeusement, apercevant en son cœur la silhouette de la Kahina la pressant « à ne pas laisser les Français envahir son pays ; il faut lutter… se battre aux côtés de ses frères, qu’ils soient juifs ou musulmans, arabes ou berbères » (LM 31). Ce récit lie indissolublement l’identité juive et berbère : le chandelier hérité devient le point de convergence d’une mémoi re judéo-maghrébine unifiée dans la résistance commune. En cela, il est symbole d’identité plurielle, où le passé colonial d’Algérie résonne dans la Bible et la grande Histoire. La célébration chaotique de Hanoukkah révèle la dimension fédératrice de cet objet. La tante Déborah, dépositaire actuelle du chandelier, se lève à plusieurs reprises pour rallumer la dernière bougie vacillante – celle qui « symbolise la présence divine » (LM 8) – au milieu des rires et des larmes, dans le tohu-bohu des blagues juives et des engueulades familiales. Ce geste rituel obstiné, maintenant coûte que coûte la flamme allumée, figure métaphoriquement la volonté de garder vivante la mémoire commune. En effet, chacune des femmes de la tribu allume l’une des bougies de la fête et porte son

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=