AGAPES FRANCOPHONES 2025

Les racines familiales dans deux romans chez Emmanuel Ruben : mémoire, transmission et héritages 184 histoire, arrimant les souvenirs individuels à la lumière collective du chandelier. La matérialité du candélabre « sans âge », transmis de génération en génération et pouvant tout aussi bien provenir de « la plus haute antiquité » (LM 8) que de l’échoppe obscure d’un artisan de Constantine, brouille la frontière entre l’histoire et la légende familiale. Objet rituel du quotidien devenu relique, il se charge d’une aura quasi mythique tout en demeurant le témoin concret du passé. Ruben fait ainsi de ce chandelier un véritable support de mémoire : un objet-palimpseste sur lequel se superposent récits intimes et Histoire collective. Ainsi, le chandelier de Hanoukkah ne se contente pas d’éclairer la table familiale, il éclaire la mémoire dispersée, rappelant que la survivance d’un peuple se joue aussi dans la ténacité des gestes rituels et dans la transmission des reliques fragiles. Dans Sabre , le sabre familial joue un rôle analogue de déclencheur mémoriel. L’arme, forgée en 1822 à Klingenthal et ayant « servi l’armée française dans toutes les guerres…Crimée, 1870, 14 -18, la guerre de 40, l’Indochine et l’Algérie » (S 109), incarne d’emblée l’ héritage guerrier et colonial du grand-père Auguste. Toute la scène de la boutique d’antiquités en témoigne. Devant cet arsenal d’« uniforme[s] » militaires et d’« antiquités », le narrateur voit « tout ce qui a fait la fortune de l’Europe et rui né le reste du monde » (S 110) réuni autour du sabre. Le sabre devient un symbole colonial doublé d’un objet de mémoire intime. Enfant, Samuel cherchait à en saisir la forme exacte en le dessinant, et son oncle lui soufflait : « Samuel, ton sabre… Regarde… ce n’est pas une épée, ce n’est pas un sabre japonais ! » (S 11) ; le grand- père Auguste, quant à lui, décroche l’arme du mur et caresse sa lame (« main rendue râpeuse… effleurer l’acier rouillé », S 11) en expliquant : « Tu sais, Samuel, il y a plusieurs sortes de sabres » (S 11). Ces détails concrets : la garde de bronze patiné, la poignée en cuir assoupli par le temps, la lame légèrement courbée et fêlée, dont la rouille prend la teinte de la terre de Sienne brûlée, « aspect du sang séché » (S 11) – confèrent au sabre une matérialité à la fois saisissante et funèbre. Plus qu’un simple objet, il se dresse comme un vestige chargé de la mémoire des conflits et des drames qui ont marqué la lignée familiale. En tant que relique, il porte en lui l’écho des générations disparues, devenant à la fois témoin silencieux et condensateur symbolique des violences héritées. Ainsi, lorsque Samuel rappelle « ce sabre qui les a tous enterrés » (S 10), l’arme prend une dimension quasi funéraire : elle incarne la sépulture invisible de ses ancêtres, en cristallisant dans sa matière même la trace du sang et de la mort qui scellent l’histoire familiale. Ce tableau accentue sa double nature d’outil guerrier et de relique rouillée, inscrite dans le passé militaire familial : on l’imagine « dans les tranchées » (S 10), renvoyant aux batailles que l’oncle

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