AGAPES FRANCOPHONES 2025
Velimir MLADENOVIĆ 185 Ernest aimait raconter. Le sabre devient ainsi un symbole de l’héritage familial et de ses silences, sa véritable origine reste mystérieuse malgré les questions et suscite l’imagination du narrateur : « Mais quelle était la véritable histoire de ce sabre ? Comment s’était - il retrouvé là, accroché au- dessus d’un poêle en fonte, entre une copie de L’Angélus et la photo du Pan Ferré, sur les murs de la salle à manger d’une vieille maison, dans une obscure ruelle de sous-préfecture ? Quelle était la longueur de cette lame ? Où avait-elle été forgée ? Combien d’années avait - elle servi ? Dans quelles guerres ? Dans quel régiment ? Infanterie ou cavalerie ? Sur quel champ de bataille ? Dans la main de quel officier ? » (S 12). À l’image du sabre resté hors de la tombe, il est l’« instrument […] qui avait le pouvoir de donner la mort et de sauver la vie » (S 9), survivant à ses possesseurs. En somme, l’arme délaissée s’inscrit dans la mémoire du narrateur comme un talisman tragique, à la fois rempart contre l’oubli et soubresaut de l’histoire familiale. Le sabre, quant à lui, fonctionne comme l’exact cont repoint de la menorah : objet guerrier, il cristallise les violences de l’Histoire européenne, mais il devient aussi, par son absence ou sa disparition, le moteur même du récit et de l’enquête mémoriel. Narrativement, ces objets servent de fil conducteur. Le chandelier rythme le récit par la liturgie de Hanoukkah : c’est Mamie Baya qui allume la première bougie (le shâmash), Samuel se revoit enfant l’observant lever la chandelle centrale en récitant la pr ière d’ouverture. Quant au sabre, sa disparition sept ans plus tôt (le jour des obsèques du père) est le mystère que le narrateur s’efforce de résoudre (il avoue au marchand qu’il le cherche « pour écrire… j’ai perdu le sommeil à cause de ce sabre »). Le récit de Sabre se construit donc comme une enquête de mémoire autour de l’arme perdue : Samuel tente de « dessiner ce sabre à coups de mots » (S 10) car « les mots… ont sur le dessin l’avantage de s’accommoder des biffures et des repentirs » (S 10). Ces deux objets, si éloignés par leur nature et leur symbolique, relèvent pourtant d’une même logique de médiation mémorielle : ils articulent l’intime et le collectif, la légende et l’Histoire, et révèlent que, chez Ruben, la mémoire se matérialise toujours dans des artefacts concrets, investis du rôle de catalyseurs narratifs et identitaires. 2. Figures des anciens : passeurs de savoir oral Aux objets hérités s’ajoutent les personnages âgés porteurs de la mémoire orale. Dans Les Méditerranéennes , c’est Mamie Baya, la
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