AGAPES FRANCOPHONES 2025

Les racines familiales dans deux romans chez Emmanuel Ruben : mémoire, transmission et héritages 186 grand-mère juive pied-noir, qui incarne ce rôle. Analphabète, elle narre et assemble les bribes du passé. Elle veille sur la tradition juive (elle est « la veuve éternelle… la récitante analphabète… Sa Majesté des beignets » (LM 16) qui allumait le shâmash) et sur la mémoire familiale. Elle prévient son petit-fils : « la mémoire est toujours infidèle… il vaut mieux écrire des contes et des légendes que des récits calqués sur le vécu » (LM 13). Ce propos méta-narratif éclaire d’emblée la posture de Ruben. To ute la reconstruction est volontairement réinventée. Mamie Baya l’exhorte à « changer les noms… les lieux, changer les dates » (LM 13) lorsqu’il racontera « l’histoire de ce pays disparu » et de « [sa] tribu qui a tant souffert » (LM 14), car « tout sera r éinventé, pour consoler ta tribu d’avoir tout perdu » (LM 14). Elle assume ainsi la fabrication littéraire à partir de la mémoire : chaque récit conté le soir des fêtes ou en cuisine est un acte de transmission autant que de transformation et un nouvel art poétique de la mémoire familiale. Mamie Baya transmet oralement un riche syncrétisme culturel. Elle fait réciter à tous la prière de Hanoukkah au shâmash et raconte maintes bénédictions et histoires en judéo-arabe et en ladino, « dans toutes les langues de ses ancêtres » (LM). Chaque Hanoukkah, penchée sur Samuel, elle commente la flamme centrale : « cette petite flamme que tout concourait à éteindre, c’est la meilleure image… du destin d’Israël » (LM 17). L’oralité se mêle à la symbolique religieuse : elle se prend à narrer le miracle biblique des Maccabées (la fiole d’huile, le sabbat regagné) et lie cette histoire judéenne aux figures de l’Algérie. Dans son récit, la dynastie des Hasmonéens s’achève en l’an 3597 de la Création sur le roi Hérode, » le dernier roi des Juifs avant la Kahina, cette Jeanne d’Arc africaine » (LM 17). Elle hisse ainsi la grand-mère guerrière berbère dans la mythologie familiale juive. Plus loin, Samuel note que sous sa plume sacrée les personnages bibliques se transforment en membres de la tribu : « les héros ne s’appelaient plus Mattathias… mais Ma Turkia, Ma Sultana… Constantine remplaçait Jérusalem » (LM 18). Mamie Baya est le pivot de cet art du récit familial, un phare mémoriel qui relie les rameaux de l’histoire oubliée : chaque mot qu’elle prononce enrichit la matière littéraire du roman. Dans Sabre , le grand-père Auguste occupe une fonction singulière qui dépasse son rôle familial : il se fait passeur de récits et gardien d’un imaginaire guerrier : « Auguste Vidouble, qui ne fut jamais gradé, mais simple soldat, soldat du rang, comme il disait, Auguste Vidouble n’eut jamais l’occasion de brandir à la guerre ce sabre dont il était pourtant si fier. Né le 21 décembre 1923, il n’avait pas seize ans, lor sque la guerre éclata, et cette

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