AGAPES FRANCOPHONES 2025
Velimir MLADENOVIĆ 187 guerre, il l’avait faite, à une époque où les sabres passaient de mode. » (S 17). Homme simple, « vieil homme taiseux avec une canne » (S 117), marqué par une vie de labeur paysan, il n’a jamais participé aux charges sabre au clair ni brandi l’arme au combat. Pourtant, il connaît l’arme, son maniement et surtout les histoires qui l’ento urent. Confronté aux dessins hésitants de son petit-fils Samuel, Auguste décroche le sabre du mur, en caresse la lame et entreprend une véritable leçon de choses. À partir de cette remarque technique, il élabore un discours à la fois précis et imagé, distinguant sabre et épée, décrivant les gestes de l’estoc et de la taille, et convoquant des figures historiques telles que le baron des Adrets, « le plus grand sabreur de tous les temps » (S 12), iconoclaste décapitant statues et crucifix durant les guerres de Religion. Par cette parole vivante, Auguste transmet à son petit-fils un vocabulaire martial (courbure de la lame, dragonne, tranchant), mais aussi un ensemble d’anecdotes et de légendes où se tisse une mémoire populaire, mélange de savoir technique et de récits hauts en couleur. Au fil des duels imaginaires et des batailles évoquées à voix haute, c’est tout un univers poétique et macabre qui se déploie autour de l’objet hérité, transformant la salle à manger familiale en théâtre de l’Histoire. Auguste fournit ainsi à Samuel la matière première du roman : ses explications savantes mais surtout ses improvisations orales nourrissent la plume du narrateur, donnant consistance à une mémoire familiale qui devient mémoire écrite. Or, il est essentiel de rappeler qu’Auguste n’a pas « vécu » ces batailles. Sa guerre, bien différente, fut celle du Service du travail obligatoire et de l’occupation en Allemagne, loin des cavalcades héroïques. Pourtant, il s’arroge une autorité narrative en mêlant anecdotes militaires et leçons morales. Emmanuel Ruben illustre ici un phénomène analysé par les théoriciens de la mémoire : la transmission intergénérationnelle par le récit, qui ne dépend pas exclusivement de l’expérience vécue, mais du pouvoi r de raconter et d’inscrire une histoire individuelle dans une histoire collective. Auguste incarne une mémoire « seconde », analogue à ce que Marianne Hirsch appelle le postmémoire : un souvenir construit non pas sur l’expérience directe, mais sur la répé tition des récits entendus, reconfigurés, transformés au fil du temps. Dans son rapport à la parole, Auguste rejoint la figure anthropologique du conteur rural, dépositaire d’un savoir oral qui circule et se cristallise autour d’objets emblématiques. Sa voix
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