AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les racines familiales dans deux romans chez Emmanuel Ruben : mémoire, transmission et héritages 188 rugueuse, forgée par le maniement de la faux et de la faucille, se charge d’une autorité presque mythique. Elle relie le quotidien agricole à l’imaginaire héroïque des batailles. Ce faisant, Auguste devient un maillon essentiel de la chaîne de filiation narrative. Ses récits, même décalés de l’expérience vécue, façonnent la perception du narrateur, nourrissent ses rêves et hantises, et inscrivent la famille Vidouble dans la longue durée de l’Histoire. Chacun de ces aînés, par ses paroles et gestes, convertit l’expérience collective en matière narrative. Ils prennent soin des objets hérités – Mamie allumait elle-même « sa chandelle de Hanoukkah » chaque année, Auguste dépose le sabre pour « l’illustrer » – et ils versent leur mémoire dans la fiction. Mamie répète et module le mythe de la fiole et de Kahina chaque année, Auguste édicte une véritable saga du sabre à chaque visite. Leurs récits oraux, faits de prières en sabir juif, d’exégèses héroïques et d e proverbes, deviennent le canevas sur lequel le récit romanesque prend forme. Les Méditerranéennes et Sabre illustrent comment l’objet matériel et la figure de l’aïeul insufflent la vie au récit. Le chandelier de Hanoukkah et le sabre familial, chacun à leur façon, portent les traces du passé collectif – sacrées et guerrières – et mettent en mouvement l’interro gation identitaire du narrateur. Parallèlement, les deux personnages Mamie Baya et Auguste incarnent l’archive vivante. Ils lèguent oralement la mémoire, la reprennent et la recomposent. Le résultat est une écriture qui ne se contente pas de reproduire la mémoire, mais la réinvente en légende, conformément à l’exhortation de Mamie Baya, comme elle l’avait recommandé, presque en guise de testament adressé à son petit-fils. II. Racines et identités fragmentées 1. La famille comme microcosme de l’Histoire Dès les premières pages, le roman Les Méditerranées souligne combien l’histoire de cette famille épouse la grande Histoire. Samuel, le petit-fils narrateur, perçoit sa généalogie maternelle comme une « tribu » aux multiples branches, ayant connu jadis son âge d’or d’après les chroniques familiales. À travers les souvenirs et les légendes transmises, la famille Attali (nommée ainsi dans le texte) concentre en elle les vicissitudes du destin juif sépharade. Le récit familial remonte à l’époque ottomane et aux affres de la conquête française de l’Algérie. On raconte qu’en juin 1830, le rabbin de Constantine avait prophétisé l’arrivée des envahisseurs européens sous forme de « grandes grenouilles bleues aux grosses pattes couleur de sang » (LM 21) semant l’effroi – image prophétique des uniformes bleu horizon et pantalons rouges des zouaves français en 1831. De même, la mémoire familiale intègre l’expulsion d’Espagne de 1492 et
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=