AGAPES FRANCOPHONES 2025
Velimir MLADENOVIĆ 189 les errances méditerranéennes des ancêtres : selon Mamie Baya, la famille Darmon, dont elle descend, après avoir fui la Numidie berbère au VII e siècle, serait « revenue à la case départ » (LM 21) en Afrique du Nord après un long détour par Tanger, Gibraltar, l’Espagne et le Portugal, d’où elle fut chassée en 1496 par Isabelle la Catholique. Cette manière de relier l’odyssée familiale aux drames de l’Histoire fait de la famille un véritable microcosme du destin sépharade en Méditerranée. Le XX e siècle apporte son lot de catastrophes que la cellule familiale reflète également. La grand-mère Baya elle-même est née la veille de la guerre de 14 et a donné naissance à sa fille aînée Déborah « la veille de la guerre de 40 » (LM 19) note-t-elle avec une pointe de fatalisme ironique. Si les ravages de la Shoah ont épargné les juifs d’Algérie, le roman montre que cette mémoire tragique n’est pas absente de la conscience familiale. Plus tard, la tante Déborah visitera les camps d’extermination en Eur ope pour transmettre à ses petits- enfants le souvenir du sort des Juifs d’Europe centrale, « qui l’aidait à endurer celui des Juifs d’Algérie » (LM 34). Toutefois, c’est surtout la guerre d’Algérie (1954 -1962) et la décolonisation qui constituent le trauma majeur de cette lignée. En juillet 1957, au paroxysme de la « bataille d’Algérie », le grand-père est tué. Cet événement, irreprésentable dans sa violence, constitue une blessure originaire dont la famille reste irrémédiablement marquée. Samuel confie qu’après avoir appris que son grand-père maternel avait trouvé la mort pendant la guerre d’Algérie, il n’a « osé questionner personne à ce sujet » (LM 171). Le drame demeure un tabou, que l’héritier ne se sent pas prêt à affronter. La disparition du patriarche et l’exil forcé de 1962 s’inscrivent ainsi en filigrane dans toutes les interactions familiales, rendant compte d’une mémoire saturée de non-dits et de douleurs enfouies. Dans Les Méditerranéennes , Ruben fait de cette famille judéo- algérienne le miroir des bouleversements historiques du XX ᵉ siècle : colonisation, Seconde Guerre mondiale, décolonisation. Les traumatismes collectifs s’y réfractent sous forme de violences, d’exils et de deuils. À côté des récits légendaires abondamment transmis, le texte insiste sur le poids des silences, révél ateurs d’un traumatisme non résolu. La mort du grand- père, en particulier, n’est jamais relatée directement. Elle se lit à travers des manifestations extrêmes : en juillet 1957, à l’annonce de la disparition de son mari, Mamie Baya pousse un hurlement muet digne du Cri de Munch, et l’on doit empêcher la veuve éplorée de se jeter par la fenêtre. L’événement hante ensuite les comportements plus qu’il n’est raconté. Le regard
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=