AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les racines familiales dans deux romans chez Emmanuel Ruben : mémoire, transmission et héritages 190 éteint de Mamie Baya, dont « les yeux [sont] devenus gris depuis un jour sinistre de 1957 » (LM 16), ou encore le sens du devoir exacerbé de sa fille aînée Déborah, soudain orpheline, en constituent les traces perceptibles. Les silences entourant la violence subie fonctionnent ainsi comme des marqueurs de l’indicible. Ils signalent un tabou transgénérationnel qui fragmente la mémoire familiale et la condamne à se transmettre davantage par symptômes et par gestes que par récits explicites. Cette loi du silence engendre un fossé affectif entre les générations. Une scène marquante du roman montre les anciens – oncles et tantes ayant connu l’Algérie – fondre en larmes en entendant de vieilles chansons constantinoises lors d’une réunion familial e, tandis que « les petits- enfants, ceux qui n’ont pas connu l’Algérie, ne comprennent pas le drame étrange qui se déroule sous leurs yeux, comme si un rivage interdit les séparait de ces grandes personnes » (LM 24). L’image du « rivage interdit » exprime bien la distance créée par l’indicible. Faute d’avoir pu partager pleinement leurs souvenirs d’exil et de deuil, les aînés dérivent dans un passé inaccessible aux plus jeunes. Ces derniers n’ont reçu du vécu algérien de leurs aïeux que des bribes, quelques photos sépia, quelques allusions voilées, insuffisantes pour combler les blancs de l’histoire familiale. Les Méditerranéennes met ainsi en lumière la part d’ombre de la transmission intergénérationnelle. Aux côtés des récits prolifiques de Mamie Baya subsistent des zones muettes, des non-dits qui témoignent des blessures encore vives de la décolonisation. En parallèle des silences, le roman expose les tensions idéologiques qui traversent la famille, révélatrices des fractures identitaires engendrées par l’Histoire. La première de ces tensions concerne le rapport à l’Algérie perdue. Parmi les aînés, tous n’o nt pas le même regard sur le pays natal : dans les années 1990, alors que l’Algérie est à nouveau ensanglantée par une guerre civile, « l’Algérie revient dans les conversations, dans les débats politiques » (LM 241). La tante Déborah, la plus nostalgique, « rêvait parfois de faire son retour » en terre algérienne, d’aller revoir Constantine, contre l’avis d’Alain, son mari, « pour qui c’était une affaire classée » (LM 242). Ce désaccord entre Déborah et l’oncle Alain illustre deux attitudes opposées au sein des pieds-noirs : le désir de retour chez certains, fût- il fantasmé et irréalisable, et la volonté chez d’autres de tourner la page définitivement. Alain, non- juif et pragmatique, incarne l’intégration sans regard en arrière, tandis que Déborah demeure attachée à ses racines au point d’envisager un pèlerinage mémoriel contre toute prudence (l’Algérie des années 90 étant « une île en feu » (LM 242) en proie aux violences islamistes). Cette divergence crée des frictions dans le couple et plus largement dans la famille, partagée entre l’amour douloureux de la patrie perdue et la nécessité d’avancer.
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