AGAPES FRANCOPHONES 2025
Velimir MLADENOVIĆ 191 Un autre foyer de tension idéologique tient au regard porté sur la société française contemporaine et sur l’identité juive elle -même. Les anciens, marqués par l’expérience coloniale, expriment parfois des préjugés ou des peurs vis-à-vis des « Arabes » – paradoxalement alors même qu’ils sont originaires du Maghreb. Ainsi, lorsque Samuel évoque son travail de professeur en banlieue parisienne, ses tantes grimacent et lui conseillent de « quitter la banlieue » comme s’il s’agissait d’un lieu étranger et menaça nt : « lorsqu’elles disent les mots banlieue parisienne , c’est avec une grimace de dégoût, comme si elles disaient La Mecque, Damas ou Téhéran » (LM 9). Ces vieilles dames, qui vivent pourtant elles-mêmes en banlieue lyonnaise ou marseillaise, associent l’univers des cités à un ailleurs oriental inquiétant, trahissant un fonds d’islamophobie hérité du conflit algérien. Samuel, lui, appartient à une génération élevée dans la France post-coloniale et ne partage pas ces stigmates : son attirance amoureuse pour Djamila, une jeune Algérienne musulmane, souligne au contraire son désir de réconciliation avec l’Autre autrefois honni. Le fossé idéologique entre les aînés et les plus jeunes se manifeste aussi dans la pratique religieuse et l’affirmation identitaire. D éborah et ses sœurs, nées françaises mais en terre d’Islam, ont conservé un judaïsme fervent et parfois ostentatoire, mélange de piété et de chauvinisme identitaire. Déborah insiste pour qu’on l’appelle par son prénom hébraïque plutôt que son prénom d’état -civil Danièle, arbore fièrement son accent pied-noir et brandit avec exaltation chaque réussite d’un membre du « peuple élu ». Elle voit des « enfants d’Israël » partout – au point que son mari Alain plaisante en disant que si elle avait travaillé à la Gestapo, « la Shoah n’aurait pas fait six millions de morts mais un bon milliard » (LM 35) tant elle élargit démesurément le cercle des Juifs célèbres. Ce trait satirique révèle, en creux, la fierté identitaire quasi défensive de la génération exilée. Après avoir été minoritaires en Algérie, puis déracinés en métropole, ils surcompensent en revendiquant bruyamment leur appartenance juive et en redoutant toute assimilation. À l’inverse, Samuel se positionne de manière plus distanciée. Issu d’un mariage mixte (il est qualifié de « demi-juif » dans le roman), laïque et quelque peu sceptique, il observe avec un léger malaise les démonstrations patriotiques ou religieuses de ses tantes. Lors des fêtes, il porte certes la kippa en hommage à la tradition, mais celle-ci ne tient pas sur sa chevelure indisciplinée et il finit par la fixer avec une épingle, symbole discret d’une identité juive devenue chez lui accessoire et non naturelle. Le décalage est manifeste entre ce petit- fils assimilé, historien de formation, et ses aînées flamboyantes et
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