AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les racines familiales dans deux romans chez Emmanuel Ruben : mémoire, transmission et héritages 192 conservatrices. Ruben fait ainsi émerger, derrière l’amour indéniable qui unit la famille, de petites lignes de faille idéologiques : rapport à la religion, à la mixité, au passé colonial, autant de sujets sensibles où les générations s’opposent en sourdin e. Ces conflits intimes renvoient aux contradictions de la condition post-coloniale et diasporique. Comment concilier la fidélité à une mémoire communautaire et l’ouverture à la société globale ? Le roman ne tranche pas, mais donne à voir ces débats à l’éc helle du foyer, dans toute leur complexité humaine. Le motif du déracinement est au centre du roman Les Méditerranéennes . L’exil d’Algérie en 1962 a fait de la grand -mère et de ses enfants des apatrides intérieurs en France, des réfugiés de l’Histoire contraints de reconstruire leur vie sur une terre qu’ils ne connaissaient pas. Mamie Baya incarne de manière poignante cette condition d’errance : « la guerre et l’exil lui avaient ravi sa terre natale et son mari » (LM 17), et dès lors elle n’a plus eu de domicile fixe, passant de chez un enfant à l’autre, tou jours en transit. Elle transporte partout avec elle ses quelques reliques du pays perdu – au premier rang desquelles le fameux chandelier à neuf branches héritées de ses ancêtres. Cette ménorah vénérable, « incrustée d’arabesques et de lettres mystérieuses » (LM 8) et transmise de génération en génération , symbolise la continuité fragile du foyer à travers les migrations. L’objet lui -même porte les marques du déracinement : « ballotté d’une valise à l’autre à travers les siècles et les continents », il en a perdu sa dernière branche, tordue et fêlée au gré des traversées, si bien qu’« aucune bougie ne ten[ait] en place sur sa coupelle » (LM 8) et qu’il fallait sans cesse la repositionner au risque de mettre le feu à la maison. Cette branche brisée de la ménorah familiale apparaît comme la métaphore concrète d’une Histoire interrompue par l’exil. Une partie de la lumière s’est éteinte en chemin, et il revient aux descendants de rallumer la flamme vacillante de la mémoire malgré les dangers. Mamie Baya le formulait explicitement en allumant la bougie de Hanoucca sous les yeux de Samuel enfant : « Tu sais mon fils, cette petite flamme que tout concourait à éteindre, c’est la meilleure image que l’on puisse donner du destin d’Israël » (LM 17). Le destin d’Israël, entendu autant comme le peuple juif que comme l’État moderne, est celui d’une survie in extremis, d’une lumière perpétuée malgré les tempêtes de l’Histoire. Le chandelier bancal de Constantine est le reliquaire de cette survie, légué aux jeunes Méditerranéens de France pour qu’ils n’oublient pas qui ils sont. Face à l’arrachement au sol natal, le roman montre deux grands mouvements de nostalgie et de quête du retour. Le premier mouvement est la nostalgie du retour impossible en Algérie, surtout vécue par la génération née là- bas. La photographie d’une réunion d e famille au bord de la Loire dans les années 1990 figure de façon saisissante ce désir inassouvi : on y voit les cinq sœurs – « les
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