AGAPES FRANCOPHONES 2025

Velimir MLADENOVIĆ 193 Méditerranéennes » éponymes – entourer leur mère (Mamie Baya) souriante, tandis qu’un peu à l’écart le fils Joseph et Baya elle -même regardent au loin, les yeux perdus « dans le bleu du ciel ou de la Loire, à moins que ce ne soit dans ces larges bancs de sable qui leur rappellent le désert, les deux millions de kilomètres carrés de Sahara qui leur ont filé entre les doigts » (LM 242). Pour Joseph et sa mère, une partie d’eux - mêmes est restée de l’autre côté de la Méditerranée, sur cette rive interdite qu’il s ne reverront jamais. Le second mouvement, consécutif au premier, est la redirection de cet espoir vers une autre terre promise : Israël. Privés de retour possible en terre algérienne, nombre de juifs pieds-noirs ont reporté leurs aspirations vers l’État d’Israël, nouveau foyer national du peuple juif. Le roman illustre bien ce transfert d’affect : Samuel constate que dans le cœur de sa famille, Israël « avait remplacé l’Algérie » (LM 11) comme pays de lait et de miel idéalisé. La tante Déborah, en bonne sioniste, s’implique à l a Wizo (association féminine sioniste) et ne manque aucune occasion de vanter les mérites d’Israël – qu’il s’agisse de l’armée, des prix Nobel ou des plages d’Eilat. Une de ses sœurs, tante Rachel, a même fait le choix de l’aliya en s’installant à Jérusale m puis dans une colonie de Judée-Samarie. Israël apparaît pour cette génération comme un horizon de substitution où projeter leur besoin d’ancrage. Déborah s’y rend une fois par an en volontaire de Tsahal, arborant fièrement son uniforme kaki sur des selfies envoyés à la famille. Ces femmes et hommes qui, jadis, se sentaient étrangers en Algérie et déracinés en France, trouvent dans l’exaltation d’Israël une manière de se ré- enraciner symboliquement dans l’histoire juive. Néanmoins, le regard que porte Samuel sur ce phénomène est nuancé. Lui-même a vécu un an en Israël dans sa jeunesse, attiré par le mirage familial, mais il s’aperçoit que la société israélienne ne reproduit pas le brassage tragi-comique de son milieu judéo-maghrébin : ce n’est « pas la part juive mais la part orientale, berbère, arabe, africaine » (LM 210) de son héritage qui donnait à sa famille sa chaleur et sa couleur singulière. Le paradis tant vanté n’est pas tout à fait le sien. En réalité, le véritable retour aux sources de Samuel ne s’accomplira qu’en prenant la direction inverse : non pas en Israël ni vers quelque lointaine Sion mythifiée, mais vers la vraie terre de ses ancêtres, cette « Jérusalem africaine nommée Constantine » (LM 12). À la fin du roman, le jeune homme entreprend effectivement le voyage en Algérie que ses aïeux n’ont pu faire : guidé par Djamila, il part sur les traces de la Kahina dans les montagnes des Aurès et sur les lieux où commença la guerre d’Algérie. Ce périple clôt symboliquement la boucle du déracinement

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