AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les racines familiales dans deux romans chez Emmanuel Ruben : mémoire, transmission et héritages 194 en reconnectant la génération des petits-enfants à la terre originelle. Là où leurs parents avaient dû fuir précipitamment, les descendants peuvent, des décennies plus tard, poser un regard apaisé sur ce passé, faisant dialoguer la mémoire familiale avec la réalité du pays. Emmanuel Ruben fait de la saga familiale racontée dans Sabre une véritable allégorie des soubresauts de l’Europe contemporaine. Tout part d’un objet hérité, chargé de symboles : un sabre mystérieux autrefois accroché au mur de la salle à manger des grands-parents du narrateur, Samuel Vidouble. La quête de Samuel pour élucider l’origine de ce sabre le conduit à explorer les légendes de son folklore familial et à remonter le fil du temps « jusqu’aux guerres napoléoniennes ». Cette lame courbée et fêlée devien t la clé d’une mythologie familiale qui traverse les époques, des batailles impériales du XIX ᵉ siècle aux conflits mondiaux du XX ᵉ . L’auteur mêle ici l’imaginaire à l’Histoire. Samuel découvre qu’un de ses ancêtres, Victor Vidouble, aurait été un hobereau gascon devenu roi des Lives en Livonie, selon les récits fabuleux transmis par les oncles-vétérans lors des veillées. Ces histoires, oscillant entre mythe héroïque et imposture, condensent dans une seule lignée des expériences historiques diverses, colonnes napoléoniennes, migrations aventureuses, engagements militaires exotiques, tout en questionnant la frontière fragile entre fiction et mémoire. Les conflits et les bouleversements qui ont façonné l’Europe. L’objet hérité incarne à lui seul la violence de l’histoire européenne : arme familiale mythique, il ouvre la porte aux guerres bien réelles et, en se chargeant de silences, devient le miroir des traumas transmis. Ce roman déploie deux trajectoires parallèles : celle de la lignée paternelle, protestante du Dauphiné, et celle de la lignée maternelle, issue des Juifs sépharades d’Algérie. Toutes deux traversent à leur manière les épreuves du siècle dernier – guerres mondiales, persécutions, exils, engagements militaires – et portent en elles les traumatisme s de l’Histoire. Chez les Vidouble, le sabre familial sert de fil conducteur. Le paysage même du village, dominé par la falaise du Pan Ferré, est marqué par la mémoire des luttes : une grotte, dite la Belle Judith, « aurait servi de refuge aux protestants du temps des guerres de Religion, et durant la dernière guerre mondiale, aux résistants ». Une seule image relie ainsi les persécutions du XVII ᵉ siècle et la Résistance de 1940-1945. La Première Guerre mondiale apparaît en filigrane, par l’évocation de cette « dernière génération ayant connu celles qui firent la guerre » : comme tant de familles « sans histoires, sans qualités, sans titres de gloire » (S 55), les Vidouble furent éprouvés par la saignée des tranchées. La Seconde Guerre mondiale, elle, introduit la fracture intime : tel oncle enrôlé de force du côté allemand rappelle la tragédie des malgré-nous , tandis que d’autres parents combattent
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=