AGAPES FRANCOPHONES 2025

Velimir MLADENOVIĆ 195 pour les Alliés ou la Résistance. Cette division interne reflète la guerre civile larvée qui a traversé l’Europe. Ces blessures prolongent leurs effets, lorsque Samuel revoit son grand- père en 2008, absorbé par les nouvelles de l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan, il comprend que le présent reste hanté par les guerres coloniales et la mémoire de l’Algérie. Le silence a utour du sabre après la mort du grand- père en devient d’autant plus lourd : objet désormais tabou, aumême titre que l’argent ou certains secrets de famille. L’arme pourrait être liée à une origine honteuse, butin de guerre, violence indicible, mais ce qui importe, c’est que son opacité condense le poids des non- dits de l’Histoire. Dans cette lignée paternelle, les querelles autour d’héritages ou de maisons perdues sont l’écho microscopique des grands déplacements et spoliations liés aux guerres et à l’exod e. Ainsi, la famille Vidouble incarne un concentré de l’histoire française : minorité religieuse persécutée, génération sacrifiée de 14-18, divisions de 39-45, prolongement dans les conflits de décolonisation. Conclusion En définitive, l’analyse confirme l’hypothèse initiale : dans Sabre (2020) et Les Méditerranéennes (2022), Emmanuel Ruben érige la famille non pas en simple décor narratif, mais en véritable matrice où se nouent l’intime et l’Histoire. Les intrigues se structurent autour de reliques héritées – le sabre familial, la ménorah de Hanoukkah – qui agissent comme de puissants catalyseurs narratifs. Leur matérialité condensant mémoire privée et mémoire collective en fait des « lieux de mémoire » portatifs, au sens de Pierre Nora, et confère à la fiction une profondeur palimpsestique où chaque objet devient un vecteur de transmission intergénérationnelle. Parallèlement, Ruben insiste sur la fonction des anciens comme passeurs de récits. Les figures emblématiques de Mamie Baya et du grand- père Auguste incarnent cette archive vivante, où l’oralité n’est jamais reproduction servile du vécu, mais recomposition créative de l’histoire familiale. Leurs paroles, nourries de silences, de mythes et de réinventions, illustrent ce que Marianne Hirsch a conceptualisé comme la postmémoire : un rapport au passé qui se constitue non par l’expérience directe, mais par l’imaginaire forgé au contact des récits, des images et des objets transmis. Ainsi, l’écriture rubénienne s’apparente à une archéologie familiale qui transforme les fragments du passé en une trame signifiante. Elle articule mémoire communicative et mémoire culturelle (Assmann), tout en donnant voix aux traumatismes de l’exil, de la guerre et de la décolonisation. Le roman devient chez Ruben un espace de réinvention mémorielle : en

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