AGAPES FRANCOPHONES 2025

Racines françaises de la poésie québécoise 204 déconcertantes ». Ce qui est plus important pour notre propos, c’est que Roy juge fâcheux que l’œuvre de Nelligan ne reflète nullement la réalité canadienne-française : « [sa poésie] tient au tempérament surexcité, malade, du poète, à ses tristesses qui l’ accablent, à ses désirs qui le tourmentent, et nullement à nos traditions nationales et religieuses » (98). Gérard Bessette, qui s’intéresse avant tout à l’aspect psychanalytique de l’œuvre de Nelligan, défend une opinion opposée. Selon Bessette, Nelligan personnifie « exemplairement lui-même la situation politique et linguistique de notre petit peuple adolescent » (Bessette 85 ) 99 . Ayant « un père anglophone (représentant pour lui l’autorité, la domination) et une mère francophone (représentant la tendresse et l’art) » (85), Nelligan choisit la langue française. Il défie ainsi son père avec qui ses relations ont toujours été tendues. Il s’attache à la poésie française dans le but d’affirmer ses racines françaises. Il prononce son nom à la française et l’orthographie même avec un accent aigu et parfois avec un « h » (« Néllighan »). Le recours au sonnet, forme poétique mise à l’honne ur par les parnassiens et les symbolistes français, va dans le même sens. Le choix de la langue, de la poésie et des formes poétiques françaises, dont le sonnet, tient une place primordiale dans le processus de sa revendication identitaire. C’est en essayant d’introduire de nouveaux thèmes d’inspiration que Nelligan « survient dans l’univers poétique de l’époque comme un novateur » : « la thématique, centrée auparavant sur le passé et la patrie, se greffe désormais sur le présent et la consci ence de l’artiste » (Cunningham 62). Quant aux variations qui sont expérimentées par Nelligan au niveau des mètres et des rimes, on peut se demander si elles sont de vraies innovations techniques ou bien de simples reprises de celles de ses modèles français. Ce sont donc essentiellement ses choix thématiques qui font figure de nouveauté. Au lieu de la religion et de la terre idéalisée avec les tableaux de la nature champêtre, symboles de l’identité des Canadiens français à cette époque, ses poèmes évoquent l’enfance, la musique, la douleur de vivre, la mort, la folie. La nostalgie, la mémoire, le lyrisme hivernal avec la neige et les grands froids sont des thèmes ayant une saveur typiquement québécoise. Le sonnet reste dominant au Québec dans les premières décennies du XX e siècle. Le Paon d'émail de Paul Morin (1889-1963), publié en 1911 à Paris, deviendra le livre culte de la nouvelle esthétiqu e 100 . Recourant aux rimes riches et rares, Morin fait preuve 99 Nelligan est né d’un père irlandais et d’une mère canadienne -française. 100 Le paon d’émail contient dix-neuf sonnets réguliers, Poèmes de cendre et d’or en présente quinze. Ces deux recueils sont réunis dans l’édition de son Œuvre poétique (1961).

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