AGAPES FRANCOPHONES 2025
Racines françaises de la poésie québécoise 208 intermédiaire entre le vers libre et le poème en prose, dont l’unité typographique et rythmique se situe entre le vers et le paragraphe. Pour Claudel, la forme du verset permet de réfléchir sur le fonctionnement de la poésie, conçue comme moyen d’accès au divin. Selon Claude Filteau (23), auteur de l’étude sur « L’âge de la métaphysique : les poètes québécois et le verset claudélien », la poétique claudélienne « situe la réflexion sur la parole (la parole prophétique) comme une réflexion sur l’activité de p arole, activité qui engage l’énonceur dans les composantes culturelles et sociales de la situation de discours. Le verset – sa pratique au Québec le montre – conçoit, après bien des détours par la métaphysique et la rhétorique ». Le choix du verset dans le recueil « Mystère de la parole » d’Anne Hébert, publié en 1960, illustre bien la complexité des rapports entre ces deux domaine s 106 . Toute l’œuvre hébertienne est imprégnée de la Bible, « l’œuvre qui [l’]a marquée le plus » (Vanasse 442), qu’elle envisage néanmoins avant tout comme un héritage culturel. « Cela fait partie de mon patrimoine, parce que la liturgie, les Écritures, l’Évangile concernaient les gens de ma génération. C’étaient non seulement des dogmes, une morale mais une culture aussi. […] Personnellement, je crois que tout ce côté religieux chez moi, tout ce côté « parole » de la Bible m’a apporté beaucoup. » – dit l’auteu re dans une entrevue accordée à André Vanasse (444). Comme la publication du recueil Mystère de la parole coïncide avec le début de la « Révolution tranquille », elle ne cesse de donner lieu à des interprétations réductrices. Le changement de tonalité par rapport au recueil précédent ( Le Tombeau des rois , 1953) est généralement interprété « en termes d’affranchissement et d’émancipation », comme « la libération du sujet collectif québécois » (Watteyne 60 ) 107 . Ce recueil « rendrait avec ferveur la libération suscitée par la Révolution tranquille » (60). Ces lectures historiqu e 108 et sociocritique sont dénoncées par Nathalie Watteyne (60). Tout en reconnaissant les différences formelles (la transition du vers libre bref au verset ample), Watteyne (61) préfère parler d’un « lyrisme de la cruauté et du dénuement qui traverse les deux recueils d’Anne Hébert », mais aussi « d’une quête identitaire du sujet […] problématique ». Elle se révolte principalement contre les contraintes sociales, mais aussi contre les prescriptions et les interdictions religieuses qui forcent à la passivité, à l’effacement de l’individualité. 106 Publié d’abord en 1953, Le Tombeau des rois paraît aux Éditions du Seuil en 1960 avec Mystère de la parole , sous le titre Poèmes . 107 Le recueil s’ouvre sur « Poésie solitude rompue », une sorte d’art poétique, écrit en prose. 108 Cette libération s’effectue sous le signe de « la solitude rompue comme du pain par la poésie » (Hébert 63).
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