AGAPES FRANCOPHONES 2025

Pierre-Yves BOISSAU 215 de paysage et qu’en marchant (en France) il cherche (plus ou moins consciemment) à recouvrer ses racines. La seconde citation se trouve dans Cahiers : « Il n’y a que deux peuples qui aient un humour profond, significatif, captivant : le Juifs et les Gitans. Deux peuples déracinés, errants. Cela jette une lumière sur l’essence de l’humour » (Cioran, Cahiers , 675). En fait, l’intérêt de Cioran pour ses racines vont aller de pair avec une mise en question de son détachement, de son ironie, voire de sa frivolit é (la littérature comme jeu) qu’on pouvait considérer jusqu’ici comme au centre de sa poétique. Ce qui est frappant à la lecture des Cahiers , où on peut s’attendre à plus de spontanéité que dans son œuvre publiée de son vivant, puisqu’ils n’étaient pas destinés a priori à la publication, c’est qu’on assiste à une réconciliation de Cioran avec ses origines, ses racines, ses ancêtres. Non sans soubresauts, l’exilé qui avait toujours été très sceptique sur la pertinence de l’idée de racines retrouve les vertus de son pays et opère un ultime renversement des valeurs. « De mon pays j’ai hérité le nihilisme foncier, son trait fondamental, sa seule originalité. Zădărnicie , nimicnicie – ces mots extraordinaires, non ce ne sont pas des mots, ce sont les réalités de notre sang, de mon sang » (685). Il reconnaît aussi avoir « les rapports les plus étranges » avec la France : le problème est que le Français échappe à ce que Cioran appelle, dans un registre qu’il utilise pourtant très rarement, la connerie : « pour que j’aime un pays, il faut qu’il soit par certains côtés, con. La France ne l’est pas du tout, hélas !» (452). On semble parfois assister à une confession de ses erreurs. Il le reconnaît : « toute ma vie j’ai voulu être autre chose : espagnol, russe, allemand, cannibale, - tout sauf ce que j’étais… Cette folie de se vouloir différent de ce qu’on est, d’ép ouser en théorie toutes les conditions sauf la sienne. » (687). On remarquera qu’il est « venu s’éterniser » en France quand il avait « idolâtré d’autres pays » (452). En France, paradoxalement, il se réconcilie avec le peuple roumain, peuple certes mineur dont il accepte désormais le menu héritage quand, plus jeune, il le conspuait. Sans doute parce qu’il refuse de s’enraciner dans l’ici et maintenant parce que le temps passe. Il l’avoue en effet : « Plus je vieillis plus je me sens roumain » (99). Finalement, ce qui est mineur, oriental, immobile, soumis à la fatalité, importe. L’invocation à l’orage et le désir de cimes de Schimbarea la față a României sont bien derrière lui. Les choses, pourtant, ne sont pas si simples et la rupture avec les racines si évidente. Il y a encore des situations qui le gênent, des idées qui pèsent et le ré- enracinement en terre française n’est pas total. Parfois il semblerait que ses origines le re trouvent plus qu’il ne les recherche : « c’est comme si je n’habitais plus la France. D’ailleurs je

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