AGAPES FRANCOPHONES 2025
Cioran en France : en marche vers ses racines roumaines 216 n’y ai plus d’amis. Ceux de là -bas les ont évincés – à mon plus grand regret. Il faut que je me libère de mes origines. Elles me tirent trop en arrière et m’enlèvent même le peu d’envie que j’ai d’avancer » (588- 589). Il refuse, pour garder ses propres mots, de réintégrer sa « tribu » : « elle m’a dévoré, cette infortunée engeance » (833). Le visiteur venu de Roumanie prend littéralement la forme du vampire pour dévorer ce qui a (re)pris vie en échappant au pays natal ! Cette réconciliation, il ne faut pas l’oublier, prend place dans un engrenage du non, qui fatalement, dans ce qu’on pourrait appeler un oui du non, devait revenir au point de départ. Si ce qu’on pourrait rapidement nommer l’espace mioritiqu e 112 est réintégré (et l’est effectivement tout ce qui avait été conspué dans Schimbarea la faţă a României : l’humilité, la sagesse fataliste, le refus de s’engager dans la sphère historique), le Roumain en chair et en os énerve, voire exaspère celui qu’on aurait tort de présenter comme un ours asocial, et qui, de toute évidence, se prête aux mondanités et aux dîners, sans en être toujours fier. L’héritage spirituel est réassumé, mais le quotidien des rencontres est pesant. Comme l’emballement et l’hyperbole « balkaniques » (453). Reste qu’on ne séjourne pas impunément trente ans dans un pays. Si Cioran revient sur les mérites de la langue roumaine, délaissée pour cause, nous dit- il, d’un lectorat trop étroit (rappelons qu’il s’était lancé dans la traduction de Mallarmé), sur les mé rites d’un naturel roumain, dont il reconnaît l’impact inconscient sur lui, ayant façonné sa vision du monde après la Seconde Guerre mondiale, il reste une barrière entre le monde roumain et lui- même qu’on pourrait résumer par un seul mot : le goût. Ses compatriotes lui font honte (même si c’est pour d’autres raisons que dans les années 1930) ; il stigmatise « leur indiscrétion, leur mauvaise éducation, leur manque de délicatesse » (833). Pourtant même ce fameux goût, si français, et qui lui fait regarder d ’un œil impitoyable ses (anciens ?) compatriotes, pourrait ne pas être désirable : « Sauvez-nous Seigneur, retirez-nous de ce royaume où règne enmaître ce monstre sans égal qu’est le Goût » (839). Cioran supplie alors qu’on l’enlève de ce royaume ( id est la France, le royaume du Goût, dont les Français sont les sujets, comme le souligne la majuscule solennelle) et confesse se sentir proche du mauvais goût des Russes et, encore une fois, plus proche de l’Europe orientale, où l’Asie pointe son nez, que de l’ Europe occidentale, où pourtant il a trouvé refuge : « Que je me sens près des écrivains russes, que je les comprends ! Que je vienne de chez eux, ma gueule l’atteste, 112 Il s’agit là du titre d’un ouvrage du philosophe et poète roumain Lucian Blaga (1944), qui bâtit sa réflexion sur la roumanité sur la ballade Miorița , cette petite brebis à qui le berger que ses rivaux cherchent à tuer confie son acceptation sereine de la mort.
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