AGAPES FRANCOPHONES 2025
Pierre-Yves BOISSAU 217 ainsi que les frissons les plus profonds. Le même besoin de perdre pied…, de s’intoxiquer de vertige, de se rouler dans l’outrance, le même mauvais goût douloureux, crispé » (883). Et si c’était le sauvage qui avait raison ? Il convient cependant de remarquer que, littéralement, ce n’est pas la forêt ( silva ) qui semble le définir mais la terre. Et donc non le sauvage, mais le paysan. Où l’on retrouve, alors qu’on ne s’y attendait pas chez les provocateur Cioran des topoï de la mythologie roumaine. La réconciliation avec le monde roumain a lieu avant tout dans le paysage (et sa fugace expression littéraire), dans la traversée de paysages. Comme je l’ai montré ailleur s 113 , tout est comme si l’arpentage de l’Ile de France – mais aussi de la France en général – valait un séjour en Roumanie. Les concordances sont frappantes : en sillonnant l’Ile de France, ou peut -être en couchant sur le papier ses pérégrinations, l’auteur de Cahiers réintègre la Roumanie, qu’il sait définitivement perdue. On remarquera la proximité de ce retour avec celui du protagoniste de Sylvie (Gérard de Nerval) où l’arpentage de cette région souligne l’irrémédiable nostalgie), mais aussi celui du héros de Noaptea de Sânzenie , où le héros double de l’auteur, historien des religions, passe en authentique initié de la forêt française à la forêt roumaine. Pourtant les points communs entre les deux régions ne sont pas évidents. Nous avons déjà évoqué le thème des petites églises romanes d’Ile de France visitées par l’exilé et qui lui rappellent ces églises romanes jadis honnies, car humbles, et se confondant avec la nature, disparaissant en elle, faudrait-il dire. Grâce à elles, il se retrouve dans la Roumanie interdite, suivant les traces d’un Iorg a 114 , démarche qui en dit long sur la réconciliation avec la Roumanie éternelle . S’il les aime, c’est précisément pour les raisons qui le poussaient à haïr leurs homologues roumaines, trop typiques d’une modestie, voire d’une apathie stigmatisées comme orientales, et donc apathiques, passives, quand seule lui paraissait désirable la majesté des cathédrales gothiques occidentales, dressées contre le ciel, expression d’un génie prométhéen dont il constate et déplore l’absence en Roumanie. Marcher en France, c’est désormais égrainer son amour pour ces petites églises qui lui permettent de toute évidence de se 113 Pierre-Yves Boissau, « Les France d’Emil Cioran » in Littératures n°85, Toulouse, 2021, pp. 115-134. 114 « Église de Gallardon . « J’y suis allé parce que j’avais lu il y a longtemps que Iorga y était allé à cause de cette église justement » in Cahiers, op. cit. , p. 749.
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