AGAPES FRANCOPHONES 2025

Cioran en France : en marche vers ses racines roumaines 218 sentir chez lui, faisant étonnamment rentrer la France dans un espace mioritique élargi, structuré par le doux vallonnement et le dor . Ce qui est doublement étonnant, puisque l’Ile de France le séduit par la Beauce ou la Sologne, régions, comme le remarque le randonneur lui-même, extrêmement plates et que sa terre natale est bien plus escarpée que le simple plai / plaiuri . Ainsi le lien est-il assuré plutôt par des météores (le brouillard ou la neige) – ou, si l’on préfère, par la poéticité du paysage. Cette expression appelle néanmoins quelques précisions. Certaines citations permettront vite de pénétrer dans cet univers, rare chez le Roumain, plus versé dans la formule et l’abstraction. Il s’agit en fait de s’écrire marchant. En même temps que les paysages rapidement brossés, est immédiatement perceptible la nostalgie d’un promeneur, ou plutôt d’un randonneur, qui s’écrit, ou qui s’essaie , car rappelons-le, cette écriture se veut vraiment galop d’essai, non destinée à la publication et qui peut parfois prendre une tonalité de haïku : « neige et brouillard, donc le bonheur, presque la félicité » (778) ; le brouillard « la plus belle réussite à la surface de la terre » (969-970). Ici il évoque un dimanche superbe (952) ; là, le canal de l’Ourcq éclairé par une « lumière divine, qui donnait au paysage une dignité surnaturelle » (956). Contrairement au haïku, dans d’autres cas, il explique (littéralement, c’est -à-dire, déroule) sa pensée, dévoilant ce que le poète japonais aurait laissé dans le non- dit : « […] la région d’Etréchy et de Broutigny. Chute de neige, routes solitaires. Être seul sur une route, rien qu’avec ses pensées, et même sans elles ! – que j’aime ça. Loin de ces villes de cadavres, car Paris n’est qu’un cadavre frétillant » (540) ; « Balade dans la forêt de Rambouillet. Brouillard et crachin. Le brouillard rehausse n’importe quoi en en estompant les contours, surtout lorsqu’il s’insinue dans une forêt. Chaque arbre alors y paraît une prière figée » (551). On constate qu’il vient se glisser dans cette évocation des marches à la campagne une vague spiritualité qui va de pair avec les églises romanes et les cimetières visités, mise en place d’un temps mythique qui s’oppose ou, du moins, échappe à la temporalit é vectorialisée de la jeunesse de Cioran. Ce n’est plus le bouillonnement révolutionnaire qui importe, mais bien l’espace et même si un certain soupçon pèse sur lui (« n’importe quoi »), ce dernier n’est pas sans rappeler le sacré du mythe roumain. Il s’ag it de vaincre le temps historique (ou de tenter de le faire) pour réintégrer un lieu mythique, celui des origines et célébrer l’horizontalité jadis honnie, où l’homme, loin de vouloir lui échapper ou la dominer, se fond dans la Nature. Serait ainsi « poétique » ce qui transporte le promeneur ? Mais où mène ce transport ? Il me semble que loin de l’abstraire du monde,

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