AGAPES FRANCOPHONES 2025

Pierre-Yves BOISSAU 219 il le ramène à ses racines. Le furor poeticus (Cioran parle en effet d’ exaltation et d’ enchantement , termes dont il ne faut pas négliger la force du sens premier) comme remède à la nostalgie ou moteur de celle-ci ? Toujours est- il que ce qui fait trait d’union entre les deux extrémités de l’Europe, c’est ce qui relève de l’archaïque et paraît quasi-universel : le lieu commun que vient transfigurer le regard épris de « poétique », le simple paysage, la simple nature, dans laquelle pour ainsi dire consciemmen t l’homme veut se fondre : il y a là comme une abdication de la raison et de son hybris jadis revendiquée. Et, régulièrement, Cioran souligne cet abandon du savoir, de la pensée, comme si on rentrait évidemment dans le mythe de son ami, Mircea Eliade, comme s’il y avait d’un côté le monde naturel (et la poésie) et de l’autre, certes, raremen t explicité, la pensée ou, plus exactement, le penser, et ses incarnations littéraires : « Le vent, c’est de la poésie immédiate » (953) ; « Quatre jours en Sologne. Il est réconfortant de penser qu’il puisse y avoir un paysage si chargé de poésie à une heure de Paris : La Sauldre […] Marcher dans l’enchantement ! Délice de ne pas penser ! Et de savoir qu’on ne pense pas. Mais on dira : savoir qu’on ne pense pas, c’est encore penser. Oui, sans doute, mais la « pensée » s’arrête à cette constatation : elle ne va pas plus loin. Elle se fige dans la perception de sa propre absence, dans la volupté de sa suspension » (265) ; « (L’Essonne) une des rivières les plus poétiques des environs de Paris » (314) ; « La Beauce, tant de poésie à une heure de Paris ! » (919) ; « Hier dimanche, ai passé six heures dans la forêt de Rambouillet. Avec la neige ce fut une exaltation ininterrompue. C’est comme si j’avais retrouvé mon enfance. » (332). Où le conduisent ces randonnées où la marche abolit la pensée ? Le dernier extrait le dit : vers son enfance. Mais ailleurs pointe l’image de la mort, et de la transfiguration, dans une surexposition du paysage enneigé car retrouver le paysage natal, c’est aussi reposer là- bas. D’où ce très beau passage fait de sèches notations (nominales) d’une expérience dont on ne sait trop si elle est mystique ou mythique. Toujours est- il qu’il quitte la Beauce et rejoint autre chose : « Quatre heures de marche. La Beauce entièrement recouverte de blanc. Froid intense : - 5° … Je suis frappé par l’étrangeté du blanc. On dit, je crois, blanc comme la mort. Sentiment d’avancer sur une autre planète. Totale irréalité (janvier 1971) » (893). Le promeneur, dans un mouvement qu’il est difficile de ne pas qualifier de post-romantique , réintègre un giron qu’il n’aurait jamais

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