AGAPES FRANCOPHONES 2025

Cioran en France : en marche vers ses racines roumaines 220 dû quitter et les lieux communs du paradis perdu de l’enfance, en l’occurrence de Răşinari. Mais on notera bien l’extrême ténuité du lien entre les deux mondes, qui peut se réduire à de la simple terre, puisque tout est affaire de nostalgie, c’est -à-dire d ’âme : « B.T. dit à tout venant qu’il ne peut vivre qu’à Răşinari et Paris. Si je pouvais lui dire qu’il se fait des illusions sur ce lieu - ci et qu’il est peut - être mieux partagé que moi. Qu’y a -t-il de commun entre moi et cette ville ? Une certaine fièvre, c’est tout, mais c’est superficiel. Naître et mourir au même endroit, se faire des illusions et les perdre en marquant de ses pas la même boue. Soudain me revient à l’esprit la couleur de la terre dans ce cimetière de Răşinari autour duquel j’aurai passé le plus clair de mes premières années. Est-ce là de la mauvaise littérature ? » (839). Il semblerait que le mot boue permette l’évocation ( soudaine ) du lieu perdu qui est retrouvé cette fois- ci non dans la réalité d’un paysage autre, mais dans le mot même qui renvoie, d’abord et avant tout, à la terre natale dans ce qu’elle a de plus concret. Terre natale qui aurait dû aussi être la terre légère au-dessus de ses restes mortel s 115 . On notera alors l’interrogation sur la qualité littéraire de ce qu’il écrit et qui rompt de fait avec ses habitudes paradoxales, ironiques se méfiant justement des lieux communs et particulièrement de ceux de son pays d’origine. La nostalgie, cette maladie dont souffre quiconque comprend que le retour souhaité est impossible, touche à l’âme. Et précisément, ici, le retour à la Roumanie, ou, à défaut, à la langue roumaine signale l’attention au supplément d’âme que confère la langu e roumaine à toute chose et dont il éprouve la nostalgie, là encore. Nostalgie d’un langage qui loin de surplomber et de démolir, comme le fait habituellement la prose cioranienne, sympathise et célèbre : « L’extraordinaire langue roumaine ! Chaque fois que je m’y replonge […] j’ai le sentiment d’avoir commis en m’en détachant, une criminelle infidélité. La possibilité qu’elle a de prêter à chaque mots une nuance d’intimité, d’en faire un diminutif ; cet adoucissement, la mort même en bénéficie : « morţişoara » … Il fut un temps où je ne voyais dans ce phénomène qu’une tendance au rapetissement, au ravalement, à la dégradation. Il m’apparaît maintenant, au contraire, comme un signe de richesse, comme un besoin de conférer « un supplément d’âme » à tout. » (67). 115 N’oublions pas le poids en Roumanie orthodoxe de l’antique formule : « Sit tibi terra levis ».

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