AGAPES FRANCOPHONES 2025

La racine du malheur selon Emil Cioran, ou comment (ne pas) ne pas se désespérer 234 entend surtout satiriser le progrè s 130 a insi que sa « matrice », à savoir la connaissance scientifique, carburant du malheur de l’homme plutôt que de son bien-être. Outre la connaissance scientifique, la connaissance de soi, celle dont dispose l’homme sur lui -même, « la plus amère de toutes » ( O 1995, 1295), se trouve également sous l’attaque de Cioran. C’est que l’auteur rejette catégoriquement le savoir sur l’homme tant comme individu que comme espèce. L’incipit de La Chute dans le temps commence justement par cette déclaration aussi percutante que méprisante vis-à- vis de la connaissance à propos de l’homme : « Il n’est pas bon pour l’homme de se rappeler à chaque instant qu’il est homme. Se pencher sur soi est déjà mauvais ; se pencher s ur l’espèce, avec le zèle d’un obsédé, est encore pire, c’est prêter aux misères arbitraires de l’introspection un fondement objectif et une justification philosophique » ( O 1995, 1071). Selon Cioran, il est vain de rationaliser au biais de la réflexion une contingence malheureuse (le fait d’être homme et de relever de l’espèce humaine), les conclusions qui en découlent ne peuvent qu’être futiles, sinon exacerber notre malheur. Tout comme la connaissance scientifique, la connaissance sur l’homme nous enfonce dans nos supplices. D’un ton particulièrement cynique, Cioran prétend que si l’une ou l’autre pouvait être d’utilité, l’utilité n’adviendrait qu’à la fin, et s’avérerait de nature destr uctive. De même que Cioran prévoit que nos inventions « se réhabiliter(aient) à nos yeux » en nous conduisant à « un désastre exclusif » ( O 1995, 1087) qui mettrait fin à la civilisation, la connaissance sur l’homme ne serait utile que quand elle finirait par nous confronter à notre « flagrant délit d’illusion » et par nous faire « perdre cause après cause devant (notre) propre tribunal » ( O 1995, 1295). Voilà ce qui permet à Vincent Piednoir de conclure que « (l)a connaissance (chez Cioran) détermine ainsi un phénomène d'altération, dont l’aboutissement est l’annihilation de l’être et la confrontation de l’esprit à la vacuité universelle » (Piednoir 2006, 125). Mais faut-il pour autant affirmer que la connaissance est la racine de notre malheur ? Au cours de notre chute dans le temps et vers le néant, le rôle que joue la connaissance paraît pourtant et simplement adjuvant. Rappelons que Cioran déclare que « (l)a malédiction qui nous accable (ne) pesait-(elle pas) déjà sur notre premier ancêtre, bien avant qu’il se tournât vers l’arbre de la connaissance ? » ( O 1995, 1071). Au lieu d’en être la racine, la connaissance semble à cet égard plutôt le moyen que l’on se donne pour parvenir au malheur. 130 Cioran affirme que « le ‘progrès’ est l’équivalent moderne de la Chute, la version moderne de la Chute », O 1995, op.cit ., p. 1087.

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