AGAPES FRANCOPHONES 2025

Fan XU 235 3. La racine du malheur, et comment ne pas se désespérer Revenons- en donc à l’avant -temps pour y déterrer la véritable racine du malheur. « Précipités par le savoir dans le temps, nous fûmes dotés d’un destin » ( O 1995, 1072). Le participe passé, « précipité », indique en l’occurrence que la connaissance contribue à la chute de l’homme, mais qu’elle en est plutôt le moyen que la cause. D’après Cioran, si les hommes font l’objet de tourments incessants, c’est parce qu’ils veulent s’individualiser et se distinguer, d’abord des autres êtres vivants (plantes et animaux confondus), et ensuite, parmi eux- mêmes. Exilé de l’éternité et devenu « fracture et fissure de l’être » ( O 1995, 1073), chaque être humain, désormais doté de connaissance, doit trouver sa raison d’exister en dehors de lui -même. Comme le note Enrico Palma, la chute de l’homme dont Cioran relève la gravité s’apparente à la fuite du Dasein hors de son être authentique évoquée par Heidegger dans Sein und Zeit ; mais à cela Cioran ajoute une considération dégradante pour l’humanité dans la mesure où c’est l’arrogance de l’homme qui conduit à sa dévastation — « il pèche par orgueil et provoque la destruction [traduction personnelle] » (Palma 2024, 304). Orgueil ( superbia ). On a donc affaire à l’une des entrées recueillies dans « Index des sentiments » de l’ Éthique de Spinoz a 131 que Georges Didi-Huberman traiterait d’ émotion : ce qui nous meut hors de nous- mêmes. Cioran n’aurait assurément pas vu d’inconvénient à ce que l’orgueil soit l’émotion qui ébranla le premier homme de sorte qu’il se détacha de son être même. En effet, la réécriture de la Genèse dans La Chute dans le temps a ceci de nouveau que Cioran ne désigne ni la femme ni le serpent comme responsable de la convoitise d’Adam du fruit interdit, laquelle fait que l’humanité soit tombée dans le temps. De fait, Ève comme femme fatale ayant incité son compagnon à désobéir à l’ordre de Dieu est absente dans l’exégèse de Cioran. Même le serpent ne joue qu’un rôle d’instigateur dans la chute, car notre ancêtre ne céda pas à la tentation, mais s’en donna à cœur joi e 132 . L’exégète décide ainsi que le premier homme mangeait le fruit incriminé en connaissance de cause, celui-là a voulu le savoir, et de ce fait, la chute qui vient avec. « Le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme 131 « Index des sentiments », dans Œuvres complètes de Spinoza, dir. Roland Caillois, Madeleine Francès et Robert Misrahi, Paris, Gallimard, 1995, cité par Georges Didi-Huberman, dans « Un Index indécis », Brouillards de peines et de désirs , Paris, Minuit, 2023. 132 « Il y céda ? il l’appela plutôt », O 1995, op.cit ., p. 1072.

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