AGAPES FRANCOPHONES 2025
La racine du malheur selon Emil Cioran, ou comment (ne pas) ne pas se désespérer 236 des dieux, connaissant le bien et le mal » (Gn III, 5). Si ce verset n’est pas directement cité dans le texte de Cioran, il y a fort à parier que l’auteur puise précisément dans ce fragment de la Bible pour imputer la chute de l’homme à son vouloir qui frôle l’hubris, « c’est -à-dire la […] démesure » (Sylvestre 2020, 203), rejetée dans la pensée antique grecque avec laquelle Cioran résonne. D’après la bible, l’attrait de la connaissance réside dans sa capacité à permettre à l’homme d’être « comme des dieux ». Cioran s’empare de cet argument pour soutenir que la chute dans le temps est une initiative prise par l’homme lui -même, ivre de sa volonté démesurée et mortelle. « L’homme du reste, ne demandait qu’à mourir ; voulant égaler son Créateur par le savoir , non par l’immortalité » ( O 1995, 1072). L’agencement syntaxique des vocables de cette phrase suggère par lui-même que le vouloir précède le savoir dans le choix fatal de l’homme. Autrement dit, en amont du savoir, il y a déjà chez l’homme l’hubris subliminale qui vise le dépassement, véritable racine du mal, l’origine de la chute dans le temps et de tous les tourments qui s’ensuivent. Cioran a certainement su faire preuve de consis tance dans ses propos, comme il insiste plus tard que « de fait, tous nos efforts et toutes nos connaissances tendant à l’amoindrir (amoindrir Dieu), le mettant en question, entamant son intégrité » ( O 1995, 1073). Dans le chapitre du même livre intitulé, « Désir et horreur de la gloire », notre hypothèse se voit corroborée : « (i)l est difficile de croire qu’il ait sacrifié le paradis par simple désir de connaître le bien et le mal, en revanche on l’imagine parfaitement risquant tout pour être quelqu’un » ( O 1995, 1113). L’homme a donc bravé sa chute par désir, et non un désir quelconque. Pas celui de connaissance, mais celui de gloire. Bien précisément parce que le désir de gloire va de pair avec l’hubris, et qu’il constitue une volonté excessive, laquelle tend vers quelque chose hors de soi, purger ce désir serait nous libérer de nos peines. On ne s’étonne point que Cioran prodigue un tel conseil à celui qui veut ne plus être malheureux : « (l)e désir de gloire vous quitte-t- il ? Avec lui s’en iront ces tourments qui vous aiguillonnaient, qui vous poussaient à produire, à vous réaliser, à sortir de vous-même » ( O 1995, 1114). À première vue, il y existe vraisemblablement une dissonance entre cette suggestion-là et la plainte que Cioran pousse auparavant : « (c)ombien est à plaindre en revanche celui qui n’ ose célébrer ses avantages et ses talents ! ». Il importe cependant de remarquer que pour Cioran, l’homme à plaindre est « celui qui n’ ose pas célébrer ses avantages et ses talents » et non « celui qui ne célèbre pas ses
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