AGAPES FRANCOPHONES 2025

Délirer la racine, fabuler des rhizomes : le cas Mircea Cărtărescu 244 appartenant ou non-appartenant — ou par une différenciation interne plus complexe, des lignes latérales qui identifient ces appartenances à des distributions, comme des branches qui naissent d’autres branches. Le maintien de la racine nous permet de naviguer et d’avoir toujours, aussi vaste et insensé que soit le monde, une petite île où revenir. La logique de la racine, ou de l’enracinement, implique toujours une volonté d’identité dont la force circonscrit l’i ndividu et lui donne un visage. Les traits de ce visage se forment à partir des caractéristiques générales d’un groupe ou d’une tradition qui se comporte comme une famille. Ce n’est pas un hasard si nous faisons des arbres généalogiques à l’école. Il y a t oujours un héritage en jeu dans les racines : quelque chose nous a été légué, une compulsion historique qui détermine l’existence des êtres que nous sommes (Heidegger 1986, 436-469). La racine n’abolit pas le hasard ni la grande ouverture des rencontres, mais elle le réduit pour que nous ne soyons pas simplement ballottés d’un côté à l’autre sans aucune orientation. La racine, en ce sens, est la contention du hasard, de la contingence, du fait que rien ne nous justifie. Nous acquérons un visage et retraçons en nous les ressemblances qui assurent notre connexion au monde. Mais quels sont les types d’agencements que cette volonté produit ? 135 135 Le concept d’« agencement » chez Deleuze et Guattari désigne avant tout un certain arrangement dynamique et relationnel qui maintient des éléments disparates dans un fonctionnement commun. Le premier aspect de l’agencement est d’être toujours territorial, codant, d’une manière ou d’une autre, les signes du monde. Ainsi, l’agencement est une forme de distribution relationnelle qui organise des éléments disparates, souvent sans relation préalable entre eux . On distingue principalement deux types d’agencements : les agencements machiniques de corps et les agencements d’énoncés collectifs. Les agencements machiniques de corps englobent l’ensemble des relations — du sport à l’histoire de la technique — dans lesquelles se joue la connexion ou la déconnexion de deux « éléments » (en réalité des flux ou des champs) matériels ; par exemple, l’étrier comme agencement technique ayant transformé de manière machinique la pratique de la guerre montée au Moyen Âge. Dans le cas des agencements d’énoncés collectifs, il s’agit de la connexion et de la déconnexion sémiotiques des discours, qui délimitent le dicible en ouvrant ou en fermant des zones expressives dans le langage ; par exemple, les argots, les tics de langage générationnels, le vocabulaire technique propre à chaque domaine, mais aussi les discours politiques, les prises de position, ainsi que les limites transitives de l’énonciation et de l’énonçable.

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