AGAPES FRANCOPHONES 2025

Délirer la racine, fabuler des rhizomes : le cas Mircea Cărtărescu 246 le rhizome horizontal. Cette composition horizontale du rhizome permet une liaison qui croît au milieu, dans le milieu. N’importe quoi peut se connecter à n’importe quoi, mais la connexion, une fois établie, n’est plus une connexion quelconque : elle devie nt une singularité. Le grand réservoir de hasard que contient le rhizome est, cependant, également sélectif. Ce qui le distingue de la racine, c’est le mode même de la sélection : verticalité contre horizontalité. Ce que nous appelons depuis au moins le début du XIX ᵉ siècle, en littérature, survit en faisant du rhizome une racine et, surtout, d’une racine un rhizome. Invoquer la littérature, ce nom moderne, signifie à la fois caractériser un événement qui résonne avec l’ancienne poétique et, par cet événement même, s’en différencier. Si l’ancienne poétique constitue la condition pour que quelque chose comme la littérature moderne puisse exister, l’événement de la littérature est l’inconditionné, l’entièrement nouveau qui surgit (Deleuze 1968, 121- 122). Et le rapport entre littérature et agencements d’énoncés collectifs, entre littérature et agencements machiniques des corps (Deleuze et Guattari 1980, 126) constitue le champ de cette nouveauté. La tradition comme modèle — à l’instar de la survie du « réalisme » français, défiguré ou non dans la contemporanéité — est une racine, une filiation. Mais c’est surtout à partir d’une alliance, d’un rhizome, que l’écrivain peut rencontrer des problèmes et des procédures qui parfois viennent de très loin, d’un autre pays, d’autres époques. Si la filiation dépend de ce modèle, l’alliance, pour sa part, transforme tout modèle en simulacre en déterritorialisant les éléments communs : la racine qui le maintenait connecté à un contexte et à une tradition donnée, le système de valeurs qui soutenait ce modèle. Ce qui demeure du nouveau est son caractère modal, impliquant même l’« ancien » : le devenir (Tuinen 2023, 11). Ce qui se transmet dans ces alliances est ce que l’on pourrait appeler la volonté de l ’in -commun . En tout cas, il y a transmission, volonté de connexion, mais il est absolument différent de parler de volonté de communication et de volonté de l’in -commun. La volonté de l’in -commun ne signifie jamais un incommunicable, mais la modalisation interne au commun dont le produit, à travers les procédures inventées ou empruntées à d’autres écrivains et poètes du « passé », est l’in -commun. Aucun écrivain ne fait passer un in- commun sans répéter le sol commun, la communauté, la racine communicative qui l’a précédé. La différence réside cependant entre l’éloge de la racine, la mythification de la racine comme modèle, et l’alliance tactique à partir de laquelle se trouv e un nouveau mode. Tels sont quelques aspects, présentés ici de manière esquissée, de la

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