AGAPES FRANCOPHONES 2025

Caio Vinicius RUSSO NOGUEIRA 249 quelle mesure cette mythification implique une réécriture du mythos . Il ne s’agit pas exactement de la mythification de la racine, mais d’un nouveau mythos ; invention de l’in -commun à travers le commun d’une histoire partagée. Mais pourquoi une modulation rhizomatique des racines plutôt qu’une description qui restituerait avec exactitude, autant que possible, le passé tel qu’il s’est déroulé ? Pour répondre, ou plutôt pour parvenir à cerner le problème vers lequel cette question pointe, nous analyserons deux passages réflexifs qui apparaissent dans le premier volume d’ Orbitor , l’un de ces petits traités prenant la forme d’essais où se confondent, dans une seule visée, différents registres — littéraire, philosophique, mystique et scientifique. Le premier nous introduit à la manière dont le narrateur d’ Orbitor , l’un des masques de Cărtărescu, conçoit la mémoire : « Le passé est tout, l’avenir n’est rien, il n’existe pas d’autre sens du temps. Nous vivons sur un fragment de calcaire de la sclérose en plaques du cosmos. […] C’était le passé absolu, sans fissure, chair métaphysique, homogène et sans fibres, sans différenciation interne, hormis quelques filaments d’avenir, au début imperceptibles. Quand et pourquoi la symétrie s’est -elle déplacée ? Qui et comment a fabriqué les aliénations des commencements ? Qui a pu supporter le fracas initial de la fissuration du Tout ? L’avenir, qui est aliénation, éloignement et refroidissement, a brisé en milliers de morceaux la sphère initiale, a ouvert des plaies hideuses dans le corps de l’unité de l’être, des vides qui se sont élargis toujours davantage, éloignant les grains de substance et laissant circuler entre eux un sang photonique, bouillonnant. Une nuit purulente a enveloppé chaque corpuscule, une schizophrénie noire et sans espoir. Jadis si simple et si parfait, le cosmos a acquis des organes, des systèmes et des appareils, et aujourd’hui, grotesque et fascinant comme une machine à vapeur, pièce de musée reléguée sur une voie de garage, il fait tourner ostensiblement ses bielles et ses manivelles sous une cloche de verre . » (Cărtărescu 1996, 65). Ce n’est pas sans un écho bergsonien que commence le petit « traité » de Cărtărescu. Le passé est tout. Le passé est la totalité, tandis que le futur n’est rien : ce qui n’est pas encore advenu, ce qui ne viendra jamais, du moins pas complètement, du moins pas en tant qu’inépuisabilité de ce qui vient. Ce passé absolu, nostalgie des nostalgies, est plus que le simple passé de la filiation, que l’origine et le fait d’appartenir à une lignée déterminée. Le passé absolu, pure idéalité, identité ultime de l’idé e avec elle-même, rencontre soudain sa première scission, sa première rupture : une différence s’insinue dans

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=