AGAPES FRANCOPHONES 2025

Délirer la racine, fabuler des rhizomes : le cas Mircea Cărtărescu 250 la totalité. Sans « différence interne », cette « chair métaphysique » était semblable à cette lame si tranchante qu’elle se coupait « elle- même » dans une pure symétrie. Le futur, ce qui vient, est clairement ce qui brise la symétrie, ce qui enveloppe les éclats dans une « schizophrénie noire et sans espoir ». Au-delà de la teneur explicitement platonicienne et de la tonalité gnostique, nous rencontrons ce qui nous intéresse tout particulièrement : le moment de la disparition de la totalité. Une fois la totalité perdue — thème d’ailleurs réitéré dans toute l’œuv re de Cărtărescu comme anamnèse du moment antérieur à la perte — , le cosmos, cette intégration parfaite sans parties, devient un étrange amoncellement de systèmes, rempli d’« organes » et d’« appareils », saturé de parties qui ne se conjuguent pas dans cette désolation cosmique. Le problème de la totalité n’est donc pas tant de savoir quand elle a commencé, quelle en est l’origine absolue, que le fait même du commencement. Le futur, ce qui fait advenir l’être, ce qui force au changement, fissure le Tout, aliène du moment intégral, sépare et pulvérise, chaque partie conservant, à la manière d’un fractal, le moment occulté de sa propre rupture. À ce passé mystique à jamais perdu, à ce Souvenir éclaté, à cette grande mémoire du monde en fragments, saisie dans sa visée totale seulement par cet « organe interne », l’âme ou son équivalent (le style), Cărtărescu répondra de la manière suivante : « Je me souviens, c’est -à- dire j’invente. Je transmue la stupeur des instants en un or lourd et graisseux. Et, d’une certaine façon, translucide — de plus en plus translucide à mesure que le puits de mon cerveau s’approfondit (et moi, squelette penché sur sa margelle, je contemple mes larges yeux rêveurs reflétés dans l’eau d’or). Ce hialin où se rencontrent, comme trois fleurs héraldiques sur un écu, le rêve, la mémoire et les émotions, est mon domaine, mon monde, le Monde […] Ô mon jumeau, ouvre tes paupi ères fardées, serre tes lèvres rouges et douces, gonfle- toi jusqu’à faire éclater la cornue en éclats et, à travers les tessons du crâne, à travers les mucilages organiques, surgis à la lumière ! Éclaire, avec l’œil entre les sourcils, les pages de peau nacrée de ce livre. De ce livre illisible, de ce livre. » (Cărtărescu 1996, 76-77). La réponse paradoxale à la totalité est, comme on peut le voir, littéraire . Se souvenir du grand passé, c’est nécessairement inventer. Il s’agit de faire de la Totalité un simulacre. Les questions soulevées par Cărtărescu, les problèmes impliquant ce passé idéal, ainsi que la symétrie des parties articulée au binarisme manichéen qui traverse

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