AGAPES FRANCOPHONES 2025
« Là » où les racines ne prennent pas : enracinerrance dans Tropique de la violence de Nathacha Appanah 274 détruit-il les identités ou les transforme-t-il en de nouvelles formes hybrides ? Ces questions se déploient dans un espace insulaire paradoxal, à la fois périphérique et central, oublié et surexposé : Mayotte, département français de l’océan Indien, terri toire de promesses migratoires et de désillusions sociales, souvent réduit à un point aveugle dans les représentations littéraires et les discours politiques. Pour éclairer cette aporie, le concept d’« enracinerrance » ( enracinemen t 144 + erranc e 145 ) , forgé par Jean-Claude Charle s 146 (2001), s’impose comme un outil d’analyse particulièrement fécond. Charles définit ce néologisme comme l’expérience de celui qui, tout en ressentant le devoir de maintenir vivantes ses racines, doit en même temps trouver les conditions d’une véritable int égration dans une nouvelle patrie. Délibérément oxymorique, ce terme conjugue la mémoire des origines et la nécessité de recomposer son identité dans le déplacement. Il dit à la fois la fidélité aux racines et l’impossibilité de s’y maintenir intact, l’espoir d’une appartenance nouvelle et la réalité douloureuse d’une errance sans ancrage. Dans Tropique de la violence , l’« enracinerrance » devient ainsi une clé de lecture essentielle : elle permet de comprendre tant le macro-contexte – l’espace de Mayotte, territoire français et comorien à la fois, saturé d’histoire et de migrations – que le micro-contexte – le destin individuel de Moïse, oscillant entre quête de filiation et dissolution identitaire. Notre objectif est donc de montrer comment Nathacha Appanah met en tension enracinement et déracinement, et en quoi la notion d’« enracinerrance » éclaire cette dynamique. Pour ce faire, nous analyserons d’abord Mayotte comme territoire paradoxal de l’« enracinerrance » (1), ensuite Moïse comme incarnation de l’identité impossible (2), et enfin le rôle de l’eau, métaphore de l’origine et de l’effacement, voire de l’errance et du retour impossible aux origines (3). 1. Nathacha Appanah : l’ici et le maintenant Si l’œuvre de Nathacha Appanah occupe une place singulière dans le paysage littéraire francophone, c’est parce qu’elle interroge 144 Le besoin d’appartenance. 145 Le déracinement forcé ou choisi. 146 Charles rappelle que ce mot-valise, dont il revendique la paternité, a été formulé pour la première fois dans son essai Le Corps noir (1980) et qu’il n’a cessé depuis de le réaffirmer.
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