AGAPES FRANCOPHONES 2025
Claudiu GHERASIM 275 sans relâche les fractures héritées de la migration, de l’exil et de la filiation. Ses romans revisitent la mémoire de l’océan Indien en l’inscrivant dans une dynamique transnationale, où les circulations entre l’île Maurice, l’Inde, l’Afrique, la France e t même la Palestine révèlent la complexité des appartenances. Comme le souligne Álvares (2022b, 76-77), Appanah reconstruit une généalogie de la migration mauricienne, réelle ou imaginée, qui met en tension l’héritage indien, africain et juif, tout en conf rontant la promesse biblique d’une Terre à l’expérience moderne de la diaspora : une traversée, à la foi spatiale et temporelle, sans délivrance. Cette mémoire éclatée devient ainsi le matériau même de son écriture. À travers ce travail de recomposition, l’écrivaine, tout comme Anita, protagoniste de son En attendant demain (2015), cultive une poétique de l’« ici et du maintenant ». Cette esthétique s’enracine dans les deux années passées par Appanah à Mayotte (Marcandier 2017, 12), où elle a observé le quotidien des habitants avant de transposer cette expérience dans Tropique de la violence . Loin d’un exotisme complaisant, l’écriture se rapproche du « nouveau journalisme » : attentive aux détails concrets, mais transfigurés par la fiction, elle conjugue le témoignage et l’imaginaire, le sacré et le profane. On retrouve ici le regard de Marie, personnage du roman – la mère adoptive de Moïse – , fascinée par Mayotte au point de vouloir l’absorber tout entière (TDLV 16) ; mais contrairement à Marie, aveuglée par une passion quasi fusionnelle, Appanah choisit d’embrasser à la fois la beauté et la laideur de ce monde, en refusant toute idéalisation. Ce positionnement critique se manifeste dès l’épigraphe du roman Tropique de la violence , empruntée à L’Enfant et la rivière d’Henri Bosco (1945) : « — Là ? demandai-je. / — Là, me répondit Gatzo. C’est un beau pays. ». Plus qu’une simple référence intertextuelle, cet adverbe déictique concentre une polysémie fondamentale (Marcandier 2017, 16-17) : le « là » désigne à la fois un lieu géographique, un temps narratif et un horizon existentiel. Or, ce qui s’annonçait comme un pays beau et hospitalier se révèle, chez Appanah, être un espace de violence et d’exclusion, une inversion radicale du paradigme utopique (Jișa 2018, 126). Dè s l’incipit, la voix de Marie, morte avant même de raconter, installe une polyphonie où vivants et morts se répondent, brouillant la linéarité temporelle (Ravi 2020, 78-79) et instaurant une narration autothanatographique (v. Abou Soughaire 2021). Ce « là », à la fois incipit et excipit, devient l’épicentre du roman : un chronotope paradoxal où l’enracinement est déjà empêché. De ce fait, l’épigraphe instaure une tonalité narrative tout en ouvrant un véritable seuil herméneutique. Le « là » de Bosco, porteur
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