AGAPES FRANCOPHONES 2025

« Là » où les racines ne prennent pas : enracinerrance dans Tropique de la violence de Nathacha Appanah 276 d’une promesse d’ancrage et d’harmonie, se renverse chez Appanah en un espace d’« enracinerrance », où l’appartenance espérée se dissout dans l’errance. Autrement dit, le déictique ne désigne pas seulement un lieu, mais la condition même de personnages qui ne peuvent s’enraciner qu’en se perdant. Ce « là » se matérialise avant tout dans l’espace mahorais, territoire paradoxal où l’« enracinerrance » prend corps et où se rejouent les tensions entre héritage colonial, migrations et quête identitaire. 2. Mayotte, un territoire d’enracinerrance Dans Tropique de la violence , ce « là » indiqué par l’épigraphe et repris dans le roman renvoie d’abord au cadre géographique et socio- culturel de l’histoire : l’île de Mayotte. Celle - ci n’est pas un simple décor mais un véritable personnage collectif, pris dans une tension géopolitique et symbolique constante. Officiellement département français depuis 2011 mais historiquement rattachée à l’archipel des Comores, l’île se situe dans une zone d’entre -deux qui traduit la logique même de l’« enracinerrance ». Comme l’explique Álvares (2022b, 76-77), la diaspora contemporaine reste attachée à l’archétype hébraïque de l’Exode, mais la traversée ne conduit pas à une Terre promise : elle enferme les migrants dans un « camp de clandestins à ciel ouvert » (TDLV 54). L’ambivalence de ce territoire se cristallise déjà dans le titre du roman. Le mot tropique renvoie à la fois à une latitude géographique – l’espace insulaire de l’océan Indien, souvent fantasmé comme exotique – et à une figure rhétorique, le trope, qui déplace et transforme le sens. En associant ce double registre à la violence, Appanah déjoue la tradition utopique de l’île pour en faire le lieu de toutes les tensions : géographiques, historiques et symboliques. De l’ Utopia (1516) de Thomas More à Paul et Virginie (1788) de Bernardin de Saint- Pierre, l’image idéale de l’île a nourri une tradition littéraire qui a profondément imprégné « l’imagination sociale insulaire » (Neau 2021, 206). Mais, dans la littérature contemporaine, les tropes privilégiés pour (d)écrire l’île, notamment par les écrivains insulaires, proposent une vision plus sombre, celle d’un « exotisme noir » qui met en scène la violence, la pauvreté et l’éclatement social (Jean-François et Kee Mew 2012). Au tableau des plus belles lagunes du mo nde s’ajoutent désormais les kwassas kwassas en route vers un Eldorado incertain et les cadavres de migrants échoués, souvent noyés dans la traversée (Marcandier 2017, 14). L’unité de cet univers romanesque illustré par Nathacha Appanah est ainsi « paradoxale puisque composée de pluriels […], tout est soumis à des tensions »

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