AGAPES FRANCOPHONES 2025

Claudiu GHERASIM 277 (Marcandier 2017, 13). L’île devient alors métaphore d’un enracinement impossible, toujours menacé par les fractures coloniales et postcoloniales. La désillusion collective trouve son incarnation la plus brute dans le bidonville de Kaweni, surnommé « Gaza ». Ce lieu condense la dimension infernale du roman : il est décrit comme une métonymie de toutes les zones de misère et de violence du monde : « G aza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France » (TDLV 54). Comme le souligne Simona Jișa (2018, 127), il s’agit d’un « enfer intégré dans un espace paradisiaque », une inversion radicale des représentations utopiq ues de l’île dans la tradition littéraire. Les pluies tropicales, les torrents de boue et les fruits pourris deviennent autant de plaies bibliques : « Quand il pleut, le terrain se transforme en un champ de boue rouge […] L’été, les mangues tombent et pourrissent lentement » (TDLV 43). Kaweni incarne ainsi un territoire de rupture, où l’errance prend le pas sur tout enracinement possible. Cette violence que Nathacha Appanah met en scène déborde la fiction : elle s’enracine dans la réalité sociale de Mayotte, département français qui détient à la fois les records de pauvreté et de démographie en Europe et qui connaît des crises sociales récurrentes (Mérot le 24 décembre 2022). Sans chercher à écrire un roman politique, l’écrivaine décrit (le 14 septembre 2016) le quotidien d’un territoire où se condensent les grands enjeux du monde contemporain : déplacements de populations, fractures identitaires, menaces écologiques. Éloignée de la France métropolitaine mais proche de l’Union des Comores, Mayotte est une zone de conflits permanents, nourrie par une migration clandestine croissante, principalement comorienne, animée par l’illusion d’une Terre promise. De ce paradoxe naît une île double, à la fois espoir d’intégration et impasse existentielle ; une « porte d’entrée vers l’Union européenne » (Neau 2021, 207), mais aussi un espace de rejet et de stigmatisation. Achille Mbembé (2018, 24) rappelle que les migrants illégaux et réfugiés incarnent aujourd’hui les « nouveaux damnés de la terre », figures postcoloniales de l’exode sans délivrance. Dans le roman, Olivier, le policier, résume cette circularité historique : « C’est l’histoire de ces bateaux […] depui s la nuit des temps : esclaves, engagés, pestiférés, bagnards, rapatriés, Juifs, boat people, réfugiés, sans-papiers, clandestins » (TDLV 56). L’énumération souligne la continuité des déplacements forcés et la permanence des stigmates. Mayotte devient dès lors un espace saturé d’histoire, où l’« ici » et le « là » se confondent et se heurtent (Marcandier 2017, 16). Dans ce cadre, l’enracinerrance apparaît comme le seul mode d’existence possible : une quête d’appartenance toujours compromise, qui

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