AGAPES FRANCOPHONES 2025
« Là » où les racines ne prennent pas : enracinerrance dans Tropique de la violence de Nathacha Appanah 278 transforme Mayotte en territoire oxymorique, lieu d’accueil et d’exclusion, d’espoir et de désespoir. La question migratoire constitue ainsi l’arrière -plan incontournable du roman. Comme le souligne Álvares (2022a, 200), « l’exode comorien reste un des plus importants et méconnus flux irréguliers vers l’Europe ». Les reconduites à la frontière massives laissent derrière elles une multitude de mineurs non accompagnés, livrés à eux-mêmes. Ces enfants étrangers abandonnés forment une catégorie à part : privés de toute affiliation sociopolitique, ils n’ont ni soutien familial, ni encadrement juridique fiable, puisque même la Convention internationale des droits de l’enfant y souffre d’une applicabilité douteuse (Jișa 2018, 118). Cette situation engendre une véritable « carence » affective, phénomène qui marque à la fois les topoï littéraires et la réalité globale des dernières décennies (Jișa 2018, 118) : celle des enfants des rues, grandissant sans repères et sans transmission. Face à ce vide, la jeunesse abandonnée invente alors ses propres rituels de survie, marqués par la violence, le rebaptême et l’exclusion. Certains se regroupent en bandes qui fonctionnent comme des familles de substitution, avec leurs règles, leurs rites et leurs hiérarchies. Dans ce contexte, les enfants se forgent de nouvelles identités en adoptant des surnoms – Bruce, Mo, La Teigne, Rico, Nasse – qui effacent la filiation parentale au profit d’une appartenance paradoxale. Comme le note Álvares (2022a, 207), « le gang est un dispositif d’appropriation du no man’s land de Gaza ». Mais il s’agit aussi d’une renaissance tragique : loin d’inscrire ces jeunes dans une filiation collective, elle confirme leur exclusion du récit fondateur, substituant aux baptêmes divins de l’ Ancien Testament une cérémonie laïque, sombre et sans horizon transcendant. Le roman met ainsi en lumière une crise identitaire collective, celle d’une génération d’orphelins de la migration, condamnée à errer « à l’extrême du monde contemporain » (Mountapmbémé Njoya et Abada Medjo 2021). Le no man’s land de Kaweni devient leur territoire, et la violence, leur langage de survie. À ce stade, le collectif trouve son miroir dans l’individuel : la trajectoire de Moïse concentre et incarne cette errance. Enfant d’abord sauvé puis abandonné à son tour, il incarne de manière exemplaire un enracinement toujours défaillant. À travers lui, l’errance cesse de se lire uniquement dans la géopolitique insulaire et d’être une abstraction collective pour se transformer en expérience intime et existentielle, condensant les fractures de l’île dans le destin d’un seul individu. 3. Moïse, figure de l’identité impossible
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