AGAPES FRANCOPHONES 2025

Claudiu GHERASIM 279 Le parcours de Moïse est construit dès l’origine sur une double rupture : abandonné par sa mère biologique, confié à une inconnue, puis adopté par Marie, une infirmière métropolitaine, il n’échappe jamais au sceau de la perte. Cette adoption, loin de réparer la rupture initiale, ne fait que la recouvrir d’un voile fragile. Elle se révèle n’être qu’un « faux certificat de reconnaissance de paternité » (TDLV 25), masque trompeur d’une filiation absente. Comme le rappelle Álvares (2022b, 77), derrière ce geste se profile l’ombre de la mère du Moïse biblique, mais l’hypertexte appanahien renverse le modèle : là où le récit sacré ouvrait la voie vers la Loi et la Terre promise, le roman enferme son protagoniste dans une trajectoire d’errance et de rejet. La figure de Marie, cette « Mère Marie postcoloniale » (Ganapathy- Doré 2019, 8), éclaire cette tension. Venue à Mayotte à la recherche d’un ailleurs exotique qu’est l’Afrique dans l’imaginaire d’il y a un siècle (Jișa 2018, 119), elle incarne elle-même une forme d’« enracinerrance ». Son regard sur l’île est marqué par une passion quasi fusionnelle, un désir de l’absorber tout entière, comme un nouveau -né qui met tout à la bouche (TDLV 16). Mais ce rêve d’intégration se révèle illusoire : fascinée par la beauté des paysages et des enfants (TDLV 13), elle refuse de voir la misère sociale et les fractures coloniales. Sa stérilité biologique – figurée par le torrent de boue qui résonne avec « le sang menstruel […] de la malheureuse Marie, qui ne parvient pas à concevoir » (Ganapathy-Doré 2019, 5) – symbolise un enracinement impossible, tant au niveau individuel que territorial, voire collectif. Cette impossibilité de donner la vie se prolonge dans la destinée de Moïse : enfant adopté, puis à nouveau abandonné, il hérite symboliquement de cette stérilité, condamnée à se transformer en errance et en dissolution plutôt qu’en filiation et en continuité. Femme blanche, privilégiée et elle- même étrangère (Jișa 2018, 121), Marie lui fait porter, comme par héritage, cett e condition d’Autre. La mort prématurée de la mère adoptive, frappée par un AVC, rejoue pour Moïse le traumatisme de l’abandon et scelle son destin d’orphelin. Dans ce contexte, Moïse grandit dans une identité brouillée, tiraillé entre une culture d’origine refusée et une culture adoptive imposée. Son hétérochromie – un œil noir et un œil vert – devient le signe visible de cette altérité irrémédiable : « [s]es yeux vairons disent la tension disjonctive qui traverse l’ensemble du roman » (Marcandier 2017, 15). Stigmatisé comme « bébé du djinn » (TDLV 24), il porte en lui le signe d’une étrangeté irréconciliable, qui le condamne d’emblée à l’exclusion. Appanah réactive ici une symbolique ancienne : dans la tradition médiévale, Moïse était parfois représenté « avec des

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