AGAPES FRANCOPHONES 2025

« Là » où les racines ne prennent pas : enracinerrance dans Tropique de la violence de Nathacha Appanah 280 cornes » 147 . L’écrivaine mauricienne semble reprendre cette figure de l’« Autre » inquiétant, dévié de son rôle prophétique, pour en faire un Antéchrist contemporain (Ganapathy- Doré 2019, 3), une figure d’anti - Moïse dont la mission biblique est inversée. Ainsi que le remarque Ganapathy-Doré (2019, 10), son hétérochromie se lit alors comme une tache de naissance représentant la différence ou l’altérité du migrant, perçu comme une « personne maudite par le natif enraciné », tout en illustrant la « vision stéréoscopique culturellement hybride de l’immigré » que Salman Rushdie évoque dans l’épigraphe des Versets satanique s 148 . Ainsi, Moïse devient l’enfant du passage et du seuil, incapable d’appartenir à une seule culture, condamné à incarner une hybridité douloureuse. Pris dans cette condition liminale, Moïse n’est ni pleinement africain, ni véritablement européen. Considéré comme un muzungu – étranger, européen, personne blanche – , il aspire pourtant à « transpirer une sueur d’homme noir […] [,] parler une langue qui fait rouler les r et chuinter les s . » (TDLV 64- 65), afin de s’intégrer à une communauté qui pourtant le rejette. Sa seconde naissance, à Mayotte, n’est pas biologique mais symbolique : Moïse renaît de l’amour et de la mort de Marie, sorti de « son cœur » (TDLV 27) plus que de son ventre. Cette filiation spirituelle, bien que puissante grâce à un « mélange de sécurité matérielle, d’affection, de foyer, d’éducation, de culture, de liberté, et surtout d’espoir » (Ganapathy-Doré 2019, 4), ne suffit pas à combler le vide originel. Le prénom même de « Moïse » condense cette aporie. La matrice biblique semble annoncer un destin providentiel. Comme son homonyme, il est un « enfant trouvé », recueilli dans une terre étrangère. Mais Appanah détourne cette filiation hypertextuelle : au li eu d’être guidé vers une Terre promise, Moïse se perd dans un « voyage en enfer » (TDLV 173). La promesse implicite du nom se renverse en condamnation. Dès l’adolescence, le prénom devient insupportable pour lui : « Ce prénom me fait sursauter et mes mains recommencent à trembler. » (TDLV 41). Refusant cette identité imposée, il préfère se faire appeler « Mo », une abréviation ambiguë qui 147 Les cornes sont vues comme une erreur issue d’une mauvaise interprétation de la Vulgate (Saint-Jérôme), à cause de la similitude phonétique entre deux mots hébreux : karan (rayonner) et keren (corne). 148 Extrait tiré d’ Histoire du diable de Daniel Defoe : « Satan, ainsi réduit à l’état de vagabondage et d’errance chaotique, est sans abri sûr ; bien qu’il ait, d’après sa nature angélique, une sorte d’empire dans le flux liquide ou l’air, une part de son châtiment est qu’il reste sans domici le ni lieu fixe, où il puisse poser le pied. » (Rushdie 1989, 9).

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