AGAPES FRANCOPHONES 2025
« Là » où les racines ne prennent pas : enracinerrance dans Tropique de la violence de Nathacha Appanah 282 complètement de la terre lorsqu’elle devient incontrôlable. Omniprésente dans le roman, l’eau devient à la fois mémoire des origines et force d’effacement, matrice et tombeau, seuil où l’enracinerrance atteint sa forme la plus radicale et où l’identité imp ossible de Moïse s’engloutit. 4. L’eau, entre origine et effacement Dans Tropique de la violence , l’eau est une véritable matrice symbolique qui organise le récit et scelle le destin des personnages. Après avoir suivi la trajectoire fragmentée de Moïse, on comprend que son destin s’inscrit dès l’origine dans une logique aquatique : né de la traversée , marqué par l’errance maritime des Comoriens, il ne cesse de revenir vers l’océan comme vers une origine insaisissable. L’eau condense à elle seule la dynamique paradoxale de l’« enracinerrance » : elle est mémoire et effacement, seuil et dissolution, promesse d’un ailleurs et rappel constant de la mort. Entourée par cet élément fluide, Mayotte se présente comme une île doublement encerclée : protégée et nourrie, mais aussi assiégée et menacée par la mer qui l’isole autant qu’elle la relie au monde. L’eau, chez Nathacha Appanah, devient ainsi l’élément ambivalent par excellence : elle relie et sépare, nourrit et détruit, ouvrant l’horizon tout en rappelant sans cesse la possibilité du naufrage. L’eau est d’abord mémoire : elle charrie les traces accumulées des migrations successives, des esclaves et des engagés jusqu’aux réfugiés et clandestins contemporains. Elle constitue une véritable archive liquide de l’histoire coloniale et postcoloniale, u n palimpseste mouvant où chaque traversée ravive la même blessure. Pour les exilés comoriens, la traversée maritime ouvre une perspective d’intégration, tout en s’inscrivant dans une géographie marquée par les naufrages. Les kwassas kwassas, frêles embarcations surchargées, condensent cette ambivalence : radeaux de survie et cercueils flottants, ils sont les « radeaux de la Méduse » modernes, porteurs d’utopie et de cauchemar. L’enfant Moïse porte lui -même la trace de cette origine aquatique : enveloppé « comme une momie » pour survivre à la traversée (TDLV 23), il est dès sa naissance inscrit dans une double préfiguration, funèbre et initiatique, où la vie ne peut advenir qu’au prix de la mort pressentie (Jișa 2018, 125 -126). Mais l’océan ne se contente pas de conserver, il efface aussi : il porte la mémoire d’une histoire saturée de violence, tout en engloutissant les corps anonymes de ceux qui n’ont pas accosté. Cette mémoire liquide inscrit Moïse dans une filiation tragique où chaque vague répète l’impossible enracinement. La mer devient ainsi un livre ouvert de la condition migrante, saturé de mémoire et de silence, où
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